Dimanche 13 avril
à 17 h 30
Le Petit Angle
Dans le cadre du Printemps du livre de Grenoble 2014
« Je pense plutôt que ce qui est à l’origine de l’écriture, c’est la lecture. Je ne pense pas qu’on écrive parce qu’on a vu des gens crever » *.
Oliver Rohe en a pourtant vu des gens crever. De son enfance — il a deux ans quand éclate la guerre civile au Liban — à l’aube de l’âge adulte, il ne connaitra pas la paix. Non seulement celle des armes, mais aussi celle propre à la constitution de l’Homme. De ce matériau personnel qui appartient à l’enfance et l’adolescence, l’auteur tire une écriture non pas tournée vers le « je » intime mais des fictions où l’auto-biographie est transfigurée et déformée. Sans langue maternelle précise, l’arabe côtoyant le français et l’anglais à Beyrouth, il fait du français, langue de l’exil, sa langue d’écriture.
Dénonçant la posture d’une littérature de l’exil comme mélancolique, idéalisant et fossilisant le passé, Oliver Rohe, pour son premier roman Défaut d’origine (Allia, 2003) se frotte à l’écriture de l’autrichien Thomas Bernhard pour dénoncer l’absurdité et l’horreur d’une guerre civile. Liban jamais nommé, huis-clos dans l’avion transportant le narrateur, évacuation d’un conflit par le rejet profond de tout ce qu’il a pu être font de Défaut d’origine un ouvrage ardu et jouissif à la fois.
Ressassement et schizophrénie
Abandonnant le matériau autobiographique, l’auteur prolonge le questionnement du conflit libanais, toujours sans le nommer, dans Terrain vague (Allia, 2005), son second livre. Nous voilà confrontés à la personne du bourreau - ou seigneur de guerre - se positionnant comme victime dans un pays en reconstruction, là où les souvenirs de ses heures de gloire s’effacent peu à peu. L’écriture se fait plus personnelle et toujours aussi forte, usant du ressassement et de la répétition pour mieux enfoncer le clou. Après deux entrées en littérature au ton assez grave, Oliver Rohe nous offre une bouffée d’humour dans l’ouvrage consacré à David Bowie, Nous autres (Naïve, 2005).
La schizophrénie de David Bowie incarnée dans les personnages de Ziggy Stardust, Aladdin Sane ou David Jones sur fond de scène rock londonienne des 70’s dessine la dilatation et la dissolution de l’être.
Le troisième roman, Un peuple en petit (Gallimard, 2009) peut être perçu comme une synthèse. On y retrouve les questionnements forts sur l’âme humaine, ses dysfonctionnements, le matériau biographique dans l’enfance libanaise et la figure du père acteur en Allemagne mais aussi l’humour, quelque peu cynique, autour du troisième personnage. L’écriture d’Oliver Rohe explose alors de cette rythmique du ressassement autour du sens et de la signification des mots.
L’arme du capital
Pour le dernier ouvrage en date, c’est au tour de la biographie de personnalité, mais pas n’importe laquelle. M. Mikhaïl Kalachnikov, sa vie, son œuvre... comme l’indique le sous-titre de Ma dernière création est un piège à taupe (Inculte, 2012). L’inventeur de l’AK-47 est passé au crible mais c’est surtout son invention meurtrière qui s’installe comme le personnage principal. Hier, la Kalach se voulait l’arme de la résistance et de la libération révolutionnaire, elle est aujourd’hui le symbole du marché libéral et capitaliste.
L’œuvre d’Oliver Rohe est traversée par les armes et les conflits, mais elle n’est pas pour autant une histoire ou une analyse de la guerre. Autour d’un vécu qui lui est personnel, cet auteur construit surtout un chemin littéraire qui cherche à comprendre et à nous faire nous pencher sur ce qu’est un travail d’écrivain. Cette quête individuelle mais débordée de toute part par l’idée de collectif : « Je pense qu’il y a aujourd’hui des injonctions à s’affirmer soi-même, à être un individu avec une identité précise et c’est une négation du collectif. Notre part impersonnelle est beaucoup plus grande que ce qu’on pense être singulier. »**
Tout ceci résonne fortement dans le thème « Seul et ensemble » du Printemps du livre 2014, ce sera donc avec plaisir et ferveur que nous mènerons l’enquête auprès d’Oliver Rohe lors de cette rencontre.
Yann Montigné
* ** in Le matricule des anges - avril 2012
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