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Edito


Littérature et Statistiques

Le journal de Rives & Dérives de novembre 2001 à septembre 2007 :  presque six ans d’édition et 28 numéros d’un journal toujours vivace, une moyenne de six numéros par an…à quelque chose près.
282 titres présentés, sous plus de vingt-cinq signatures, les ouvrages de 220 auteurs, sans compter les brèves, les coups de cœur et ceux qui nous tiennent à cœur : Jeanne Benameur, Antoine Choplin, Marie-Hélène Lafon , Michèle Lesbre, Olivier Adam, Dominique Mainard, Annie Proulx, Jim Harrison et tous les autres Français, Scandinaves, Américains, Chinois, Anglais, Irlandais, Italiens…
Pardonnez-moi de ne pas les citer tous, ils sont trop nombreux et nous n’avons parlé que de ceux que nous avons appréciés, aimés, dévorés !
37 auteurs reçus, questionnés et écoutés avec intérêt, curiosité et passion, la plupart dans la salle en pierres de la Dérive, d’autres, et non des moindres, en association avec la bibliothèque du Centre Ville.
Derrière tous ces chiffres il y a Rives & Dérives, une association d’amoureuses et d’amoureux des livres et des mots, des histoires et de l’écriture : il y a celles et ceux qui ont une prédilection pour les premiers romans, les « découvreurs » de nouvelles plumes ; il y en a d’autres qui parlent avec fougue des romans étrangers dont ils se régalent, les « défendeurs » de la vision littéraire d’ailleurs ; il y à celles et ceux qui aiment les polars et les autres qui les ont en détestation, ceux  et celles qui apprécient la vision intimiste de la littérature, d’autres qui en préfèrent la une vision plus universelle. Quoi qu’il en soit, toutes et tous aiment qu’on leur raconte une histoire.
Nous ne sommes pas des critiques littéraires, seulement des lectrices et des lecteurs qui ont envie de partager leur passion et de faire vivre une librairie où la rencontre avec l’auteur-e et ce qu’il-elle a à dire sont plus importants que les "meilleures ventes" pas toujours garantes de l’intérêt de l’histoire ou du message à transmettre. Et il y a tant à découvrir qu’une vie n’y suffit pas.
Voilà pourquoi nous nous mettons à plusieurs !

Bernadette Aubrée
 
À demi-mots

Quelques ombres
Pierre Charras, éd. Le Dilettante
16€
Pierre Charras, en pourfendeur de bons sentiments, nous livre huit nouvelles graves. La tristesse, la mélancolie, la honte, les tentatives d’idéaux, constituent le canevas de la plupart d’entre elles. L’art de la nouvelle n’est-il pas de saisir un cliché, un aperçu de la vie, et d’abandonner le lecteur, le laisser, comme en apesanteur tout  au long de son déroulement jusqu’à sa chute ?
C’est ce que fait l’auteur, en nous livrant huit nouvelles sur la noirceur de notre temps. Elles sont parfois cocasses, inattendues, haletantes. Il nous accompagne jusqu'à leur point de rupture, nous prenant souvent à rebours. Les désillusions du couple- les tourments de l’enfance - les affres de la maladie - la frénésie des récompenses honorifiques –quelques sujets qui donnent le ton.  « C’est inconfortable d’observer les turpitudes de la  vie ordinaire, plus facile de se détourner et de hausser les épaules ». C’est le thème de la dernière nouvelle, qui conclut et enlace les précédentes. On termine ce recueil étourdi, comme si on venait de recevoir un coup à multiples résonances.
Y. B.

Itinéraires d’enfance
Duong Thu Huong, éd. Sabine Wiespieser
24 €
Dans les années 50 au Vietnam, après la guerre contre les Français, une jeune adolescente raconte sa lutte pour exister après avoir été exclue de son école, pour n’avoir pas respecté un professeur qui la harcelait au quotidien. A la suite de sa rencontre avec le vieux gardien de canards sur l’île aux Fleurs jaunes, elle décide de fuir son village avec Loan une amie pour « lutter et gagner » et « ne pas mettre un point final » à l’âge de 13 ans. Ce livre raconte leur itinéraire vers la montagne où Be l’héroïne accompagnée de Loan a décidé de retrouver son père, soldat de métier à la frontière Nord, qu’elle ne voit jamais. Leur voyage est initiatique et l’occasion d’une aventure humaine extraordinaire. En train, à cheval, à pied, elles traversent la montagne dans une nature étourdissante de beauté. De la chasse au tigre, au sorcier du village, elles partagent la vie de communautés villageoises des montagnes du Nord du Vietnam, peuplées de minorités ethniques aux moeurs archaïques.
Beau, beau, beau…
J. B.

Chicago May
Nuala O’Faolain, éd. Sabine Wiespieser
25 €
Ce livre est une rencontre cette femme d’origine Irlandaise, ayant quitté sa famille et l’Irlande pour les Etats-Unis dans les années 50, et l’auteur qui s’est emparée de sa biographie. Avide de liberté, Chicago May part à la conquête du monde après avoir volé l’argent de sa famille, sans limites pour assurer sa survie. Femme à hommes plus que prostituée, elle se trouve attirée par un grand bandit qui va l’impliquer dans le cambriolage de l’American Express. Leur emprisonnement les marquera à jamais et le retour vers la liberté s’avère violent. Repris suite à une dénonciation, son ex-mari parviendra à retrouver sa liberté, décidé à faire disparaître May, celle par qui il se considère trahi. C’est la police qui la capture à nouveau avec son amant, après une tentative de meurtre à l’encontre de son mari, ils sont alors condamnés à 20 ans de prison. On sort de ce livre en se demandant pourquoi Nuala O’ Faolain s’est attachée à ce personnage peu sympathique.  Au-delà de sa force pour conquérir sa liberté en tant que femme, Chicago May est avant tout fascinée par l’argent facile au point de tuer. L’amour est dans sa vie comme un accident et les hommes sont d’abord des proies.
J. B.

La maison du retour
Jean-paul Kauffmann, éd.Nil    
19
Dans ce livre Jean-Paul Kauffmann évoque avec pudeur et sensibilité les années qui ont suivi son retour en France après sa longue détention au Liban. Choisissant une solitude maîtrisée, il achète une maison dans les Landes et s’y installe sous prétexte d’en surveiller la reconstruction, celle de la maison bien sûr, mais aussi la sienne. Loin des bruits du monde, il apprivoise la vieille demeure, caresse ses pierres, respire les chambres  hantées par un passé peu glorieux. Accompagné par un ouvrage de Virgile, deux maçons peu loquaces et du vin de Bordeaux, le narrateur nous convie à une fête des sens : odeurs de peinture et de vernis se mêlant aux senteurs de tilleuls, de châtaigniers et de fougères, craquements des pins les soirs d’orage, frôlements des animaux la nuit.  Les nouvelles  du monde lui parviennent de temps en temps et à travers ce qu’il  confie alors discrètement, au sujet de ces années d’épouvante, nous  saisissons un peu l’impérieuse nécessité qu’a été pour lui de « re-construire sa maison ». Acteur de sa solitude et non plus spectateur de son isolement, Jean-Paul Kauffmann nous livre avec « La maison du retour » un hymne à la vie, à la nature et une réflexion sur l’enfermement et le long apprentissage de la liberté retrouvée.
D. B.

Retour en terre
Jim Harrisson, éd. Bourgois
23 €
Merveilleux récit que cette histoire d’une marche vers la mort, accompagnée, entourée. Donald est atteint d’une sclérose galopante et décide du moment de son "départ". Entouré de sa femme, Cynthia, de ses enfants, Harald et Clare, de K, sorte de fils adoptif, de son beau-frère, David, il sera enterré au Canada, sur le lieu où il a passé trois jours de méditation dans sa jeunesse d’indien métis anishinabe.
Le récit se découpe en quatre parties : la voix de Donald qui parle de ses  origines : de son grand-père et de son père, tous deux nommés Clarence, de ses croyances et de son expérience.
Puis K raconte les derniers instants de Donald et l’expédition canadienne. David parle de ses errances entre son chalet perdu dans la neige du nord des Etats-Unis et le Mexique, de ses doutes et de la difficulté à admettre une famille très riche et un père très peu sympathique. Enfin Cynthia nous fait partager son amour pour son mari, son inquiétude pour sa fille Clare, son amour de la vie.
C’est un grand et beau livre qui rend la mort plus familière et naturelle et qui donne une grande envie de rencontrer des personnes aussi riches et de se perdre avec elles dans les grands espaces.
B. A.

La théorie des cordes  
José Carlos Somoza, éd. Actes Sud
23 €
Connaissez-vous la théorie des cordes ? Il s’agit d’une théorie physique supposée jeter un pont entre la physique d’Einstein, celle de la relativité et la physique quantique. Cela ne vous avance guère ? Ce n’est pas grave car il n’est pas indispensable de comprendre quoi que ce soit aux théories physiques ou mathématiques pour dévorer ce livre. A partir de l’idée de l’existence de "cordes du temps", l’auteur nous emporte dans une terrifiante histoire qui met en scène une jeune physicienne espagnole, Elisa Robleda. Sa remarquable intelligence va lui permettre de s’associer à une aventure scientifique très particulière, dont l’objectif est d’explorer les cordes du temps. Il ne s’agit aucunement de machine à voyager dans le temps ni de risquer d’interférer avec l’Histoire. Ce que va réveiller ce groupe de scientifiques, isolé sur une île de l’Océan Indien sous la protection d’un énigmatique et très militaire Eagle Group, est une chose inimaginable et épouvantable qui va marquer définitivement la vie de tous les protagonistes, revenus à une vie en apparence banale. . Le récit nous tient en haleine jusqu’au dernier mot de ce roman éblouissant. Mais il ouvre aussi une porte sur une réflexion sur la nature humaine plutôt déroutante.
B.A.


Marcher sur la rivière
Hubert Mingarelli, éd. du Seuil
18 €
Cela se passe en Afrique du Sud, Absalon a une jambe qui lui a toujours fait mal et qui l’empêche de marcher normalement. Elle lui donne un air de demeuré, mais il ne l’est pas et il veut partir à Port Elisabeth parce que là-bas on le soignera.
Tout le récit parle de ce départ. Absalon travaille pour un fou qui creuse  au loin dans le désert et fait pour lui les allers-retours à la ville pour les matériaux qui lui sont nécessaires. C’est au fil de ses voyages qu’Absalon se raconte : son père fou qui a peur de la pluie et refait son toit avec des boites de conserves qu’il aplatit ; sa mère morte qu’il n’a jamais connue ; sa petite amie Rosanna, Emmet le pompiste, l’homme au guichet des cars, le pasteur et sa femme !
Tous ces personnages ont une espèce de tristesse en eux et Absalon va de l’un à l’autre et marche et marche en  parlant à sa jambe, et l’espoir d’arriver à partir !
La saison des pluies arrive, tous guettent ce moment avec une extrême tension, la nature est très présente et on se laisse bercer par la marche et on se prend d’amitié pour Absalon.
M.-N. C.

La nature
Gaëlle Obiégly, éd. L'Arpenteur
18,50 €
"Vivre avec sa nature est difficile mais vivre sans n'a pas d'intérêt." C'est ainsi que commence ce livre écrit au présent. L'auteur nous emmène dans un monde imaginaire original, suite de "microfictions" autour de la nature féminine, enchaînement de situations quotidiennes décrites en une phrase, au plus un paragraphe. Tout au long nous rencontrons des personnages féminins très différents : "une astronaute", "une trotskiste", "une intellectuelle", "une prostituée", "une veuve", "une starlette", "une enseignante" et bien d'autres. Ces femmes se croisent, échangent des propos, deviennent elles-mêmes interchangeables. Leur vie de femme est ordinaire, elles viennent de milieux sociaux différents, elles s'interrogent sur la nature des rapports entre hommes et femmes, sur la domination masculine, la condition féminine. Les saynètes se succèdent, mettant en présence un homme, sa femme et sa maîtresse dans des contextes inhabituels et décalés ou bien la rivalité entre une mère et une fille autour du beau-père ou encore la jalousie de la mère face au fils qui s'en va …Beaucoup de talent, de poésie mêlée d'ironie, d'humour noir et de dérision.
C.G.

Un homme dans la poche
Aurélie Filippetti, éd. Stock
6 €
Un homme marié rencontre une jeune femme qui ne l'est pas. C'est elle qui nous raconte cette histoire d'amour qui n'est plus. Histoire inachevée, vouée à l'échec, cruellement douloureuse. Sur ce thème apparemment banal, la narratrice convoque ses souvenirs, sans complaisance. Rupture sans mots, fidélité à la femme légitime, adultère livré sur la place publique. L'indifférence affichée de l'homme, puis la haine, aussi puissante que l'amour a été intense. L'intérêt de nous conter cette histoire dont on sait d'emblée la fin est qu'elle évoque d'autres douleurs et d'autres combats. Le grand-père, mort dans les camps juste après leur libération, cruelle injustice déjà. Et le père, mort trop tôt d'avoir trop travaillé, d'une maladie professionnelle non reconnue. Les hommes ne seraient-ils là que pour abandonner ? Injustice criante, mais pas question de s'épancher ; pas de pathos, pas de victimes, juste des honnêtes gens fidèles à leur condition. Et c'est là que le roman prend une véritable dimension, sociologique autant que sentimentale ; car si les sentiments sont plutôt secs, l'émotion naît de l'évocation sociale d'une classe engagée, mais humble et digne face aux coups du sort.
E. P.

Avec vue sur le royaume
Jean-Pierre Gattégno, éd. Actes Sud
21,80 €
À bord d’un avion supersonique qui est et qui va on ne sait où, aux cieux en tous les cas ! Des personnes voyagent, installées très confortablement et arrosées à tout instant de champagne de whisky et de mets délicieux, tout cela servi par de superbes hôtesses qui veillent au confort de chacun. Deux hommes se retrouvent côte à côte et se demandent pourquoi leurs histoires semblent les avoir ainsi rapprochées. Un écran géant raconte la vie sur terre, car l’on découvre que tous ces voyageurs sont des morts aux visages qui ressemblent aux peintures de Bacon en route vers ?...…
L’un s’appelle Raoul Sevilla, un juif salonicien et écrivain raté avec son  lourd passé d’enfant persécuté  par l’histoire……….. l’autre Alejandro Waldheim, fils d’un nazi qui a sévi au camp de Térézin !
Des morceaux de leur vie défilent sur l’écran, on découvre petit à petit le fil conducteur. Leur passé se recoupe entre leur propre histoire et l’histoire de la guerre, de la Shoah, des camps. La victime et le bourreau assis l’un à côté de l’autre. Ce roman, relaté avec parfois beaucoup d’humour, donne aux évènements une tournure vraiment pas ordinaire.
M.-N. C.

Autres plaisirs

Snobs
Julian Fellowes, éd. J.C Lattès, 20,90 €
Edith, jeune roturière pleine d'ambitions, décide de mettre le grappin sur un célibataire du gratin. Un prétexte pour peindre les moeurs de l'aristocratie anglaise ! Ladies excentriques, lords pathétiques, parvenus atypiques, personnages coincés dans leurs préjugés, épinglés avec un bel humour british.

Si loin du monde
Tavae, éd. Pocket 5,80 €
Au large du pacifique, Tavae Raioaoa pêcheur tahitien,  suite à une panne moteur de son bateau, va dériver durant 118 jours. Les premiers jours de son isolement l’auteur les réserve au rationnement de sa réserve d’eau, à la pêche qui devient le seul moyen de se nourrir. Avec le temps qui passe il devra bien lutter contre l’approche de l’angoisse d’autant qu’il n’y a pas de rivage en vue…

Derniers fragments d’une vie

Christiane Singer, éd. Albin Michel, 12 €
Six mois à vivre, la mort au bout. La maladie est là et continue sa route sans répit. C.Singer accepte l’échéance et se prépare à ce dernier voyage. Ses prières, sa spiritualité à travers les religions,  l’aident  à vivre la souffrance et le mal qui la ronge. Un beau livre d’espoir qui donne une autre vision de la mort  .

Nouvelles histoires du Wyoming
Annie Proulx, éd. Grasset, 17,90 €
Garde-chasse usant de procédés extrêmes, participants à un concours de la plus longue barbe, rêveurs venus de la ville, fermiers ruinés, femmes fortes ou perdues, les personnages campés par l’auteure ne nous laissent jamais indifférents. Ne vous y fiez pas, ces nouvelles ne sont qu’en apparence plus légères que celles des Pieds dans la boue.

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