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Lire l'été

Lire l'été, c'est le sable qui crisse entre les pages, c'est écraser  son mégot à la page 89 puis 177, remettre à demain tout ce qui ne palpite pas, c'est une trace de sel sur la joue du héros.

Lire l'été à la terrasse d'un café, happer les rires des passants les yeux par-dessus le livre, écouter leurs conversations, se laisser distraire par les shorts et les maillots de bain et sentir tout ce qui pourrait encore s'écrire…

Lire l'été, c'est plonger dans son livre... allongée sur le sable chaud... le bruit des vagues... la brise légère... les voix autour et se laisser bercer... jusqu'à la dernière page.

Lire l'été, c'est aussi la dernière semaine de vacances avant la reprise, les jours sont moins longs, le soleil s'apaise ; allongé au fond d'un transat, rien ne vient perturber la lecture, un verre à proximité.
Lire l’été, c’est le temps enfin retrouvé et plein qui permet de dévorer sans modération, derrière les persiennes baissées d’une pièce fraiche, tous les livres écartés au long de l’année faute de temps …

Lire l’été, c’est se couvrir le visage avec les mots pour éviter un coup de soleil, laisser le vent tourner les pages à notre place, risquer l’insomnie à la découverte d’un texte palpitant, faire le choix de découvrir ou de relire un « classique ».
 
Lire l'été, c'est se réfugier au fond du verger, sans que personne ne nous voie, s'asseoir sous l'arbre préféré, reprendre son souffle, et lentement lire à presque haute voix pour le savourer le dernier chapitre, fermer le livre, les yeux et rêver.

Lire l'été, c'est le plaisir de préparer sa caisse de livres, ceux que l'on a gardés parce qu'ils sont trop épais ou trop bien pour être lus dans une vie trop pressée. C'est goûter le plaisir des crampes sur la serviette pour finir son livre, le lâcher juste le temps de sentir la mer fraîche...

Lire l'été c'est le petit « poche » dans le sac
à dos, et la frontale quelques minutes le soir sous la tente. C'est, dans le train ou l'avion, quelques articles en retard et qu'on avait conservés. C'est le roman fleuve réservé à cette fin, ce temps plus long des vacances.

Chantal, Danielle, Dominique, Juliette, Marianne, Marie-Noëlle, Monique, Vanessa et Yves

 

À demi-mots

 

Chair sauvage
Yehoshua Kenaz, éd. Actes Sud — 20 €
La chair sauvage est une chair allemande qui pousse sous la peau de Clara de façon invisible et envahit peu à peu son corps. Clara est rescapée des camps, elle est hébergée par un couple dont l’épouse vit avec angoisse, jusqu’à en défaillir,  le phénomène. D’une beauté fascinante, fantasque, on ne sait si elle n’est pas simplement folle et on s’irrite de la voir ramener un passé insupportable mais elle suscite autour d’elle soit d’irrésistibles attirances soit  au contraire une répulsion sourde.
Cette nouvelle, qui donne le titre à l’ouvrage, illustre l’atmosphère pesante, toujours étrange et inquiétante des récits de Kenaz. Dans un style concis et simple, il décrit avec un réalisme cru des scènes de la vie ordinaire qui sont autant de tableaux de société décrits parfois avec noirceur, parfois avec tendresse sur un fond d’humour  caustique. Des rapports de voisinage entre curiosité et souci de l’autre, un soldat qui paye l’incurie de ses supérieurs, une séance de film porno au cours de laquelle l’adulte, dans sa complaisance, abandonne tragiquement un enfant. La mort d’un enfant clôt l’ouvrage qui s’ouvre sur un « Ça finira mal, je le sais ». Entre les deux sourd une permanente inquiétude quant à l’issue de ces histoires.
Un texte fort et remuant qui nous rappelle l’ouvrage majeur de Kenaz : Infiltration à  lire absolument…
S. C.

Les jardins statuaires
Jacques Abeille, éd. Attila — 24 €
Publié en 1982, ce livre devient livre-culte d'un cercle restreint de lecteurs, avant d'être réédité en 2010, dans une belle édition de chez Attila.
Insolite, ce conte philosophique d'une grande richesse littéraire nous incite à la réflexion sur la vie et la mort des civilisations tout en nous invitant au voyage à travers la description d'un monde imaginaire surréaliste et fantastique.
Le narrateur, voyageur étranger au pays des jardins statuaires, parcourt des contrées qui le fascinent par la beauté des paysages et la sagesse des habitants. « Les jardiniers » cultivent des statues, les font grandir,  et consignent dans des livres les légendes et les mythes de leur pays.
Au cours de ses déplacements, notre voyageur d'abord spectateur devient acteur et finit par découvrir le mal profond qui ronge cette société archaïque et la menace qui la condamne inéluctablement à périr sous les coups des « barbares » qui se pressent à ses frontières. Le rôle des femmes, fondamental, est une énigme qui se dévoile peu à peu, ajoutant une tension supplémentaire au roman.
Jacques Abeille, devenu après des études de philosophie et de littérature professeur agrégé d'arts plastiques et peintre, nous livre un récit initiatique, vous ne regretterez pas la beauté du voyage.
Ch. G.

Les chagrins
Judith Pérignon, éd. Stock — 17 €
Angèle est fille d’Héléna, elle est née à la prison de
La Roquette, où sa mère a purgé une longue peine après un braquage, s'enfermant dans le silence sans jamais trahir son compagnon et complice. Sa mère élève Angèle avec froideur, ne lui donne aucune indication sur ce que fut son histoire. Sa grand-mère Mila, qui s'occupe d'elle pendant les années de détention, la protège et lui donne la tendresse. Pour sa mère, Angèle n’aurait pas dû être. Comment comprendre cette dureté sans savoir ? A la  mort de sa mère, en nettoyant l'appartement vide, Angèle découvre une correspondance et des coupures de journaux. elle remonte alors le passé jusqu’à son père, celui qui a aimé sa mère et s’est perdu en la perdant. Un amour, une vie, tout semble dans ce livre tenir à l’amour, celui pour lequel  on donne toute sa vie sans compromis aucun. Le récit avance par les voix de quatre narrateurs – confessions, lettres, monologues - chacun faisant vibrer son chagrin à la surface des mots, mais Héléna  garde son mystère. On sort secoué  par tant de chagrins comme si le bonheur était devenu impossible.
J. B. et D. M.

Le Printemps des pères
Henri Husetowski, éd. Buchet-Chastel — 16 €
Ludovic voit – ou croit voir – son copain Gaëtan se jeter du haut de la falaise. Pourtant, il ne l'a pas entendu crier, et ne voit pas de corps en contrebas. Tandis que la famille s'inquiète, que les autorités lancent les recherches, Ludovic se tait. Mais il va vivre huit jours incandescents, entre la colère et la culpabilité, huit jours peuplés de cauchemars, où le réel et le rêve s'entremêlent, huit jours aussi d'une éducation sentimentale rendue par une écriture à la fois drue et intense. On est sous l'Occupation, au printemps 1942, dans un village français banal. Un quotidien brutal, comme sur une photo surexposée. Le boulanger fait son pain, la mère de Ludovic fait des ménages chez les gendarmes et aimerait en faire chez « messieurs les Allemands », chacun mène sa vie parfois douteuse et Gaëtan tente de supporter sa bâtardise, l'absence d'amour et le trop plein de tendresse qui couve en lui. On est dans la tête de Ludovic, dans sa folie qui lui fait prendre des risques insensés, dans ses obsessions dont la plus pressante – l'initiation sexuelle – fournit à l'auteur les pages les plus drôles et les plus tendres à la fois.
D.M.

Du givre sur les épaules
Lorenzo Médiano, éd. de la Ramonda — 13 €
(traduit de l'espagnol par Hélène Michoux)
Une très belle histoire d'amour, de haine et de survie qui nous plonge dans l'Espagne rurale, juste avant la guerre civile, comme un conte que l'on poursuivrait à chaque veillée dans les montagnes des Pyrénées aragonaises.
Le jeune berger Ramon tombe amoureux fou d'une jeune fille, Alba, unique héritière d'une des casas les plus riches du village. Il doit réunir suffisamment d'argent pour convaincre le père d'Alba de lui donner la main de sa fille. C'est avec une obstination tendant à la folie qu'il mettra tout enœuvre pour parvenir à ses fins. Tous les deux lutteront contre le poids des traditions, Alba séquestrée par son père refusera tout mariage de raison, Ramon banni du village partira seul passer un hiver dans la montagne avec ses brebis, il
deviendra contrebandier puis passeur d'armes pour les Républicains. Leur attitude va déstabiliser l'ordre ancestral et bouleverser la vie de cette micro-société.
Lorenzo Médiano né à Saragosse est un auteur à succès en Espagne,
il est aussi médecin et instructeur de survie. Charles Mérigot a participé à la traduction de ce roman, il dirige les éditions de la Ramonda spécialisées en traduction de romans espagnols (auteurs aragonais).
Ch. G.

Des clous
Tatiana Arfel, éd. José Corti — 20 €
L’entreprise Human Tools « vend du vent ». Un seul objectif : la rentabilité.
Dans cette entreprise des employés… dont six qui ne sont pas conformes. Comment s’en débarrasser  sans faire de vagues ? Par un stage de remotivation, animé par Denis, un comédien dans le besoin (personnage qui  rappellera un peu le monde du premier roman de Tatiana Arfel – L’attente du soir –).
Denis sera une marionnette dont les fils seront tenus par la direction,
car ce stage n’aura d’autres buts que de viser à l’écroulement des six, pour faciliter leur licenciement ou voire même leur démission. Ils sont déjà dans la souffrance avec leurs pieds coincés dans des talons trop hauts, une cravate trop serrée, un peu trop artistes, trop intelligents, trop timides, un parfum trop fort.
Ce roman montre les rouages d’un monde déshumanisé. Le mal du travail où il y a les bons et les mauvais, mais au bout du compte il ne reste plus rien d’humain en eux sauf une grande fragilité très bien décrite.
L’écriture de Tatiana Arfel est dure et froide et rend bien l’ambiance de cette entreprise, sa violence et sa cruauté.
M.-N. C.

L'instant choisi
Nina Jäckle, éd. Autrement - 13 €
Comment disparaître, mettre fin à ses jours ? Tout est-il réglé pour ceux qui restent ?  Noll, qui souhaite s'effacer discrètement, se pose ces questions. Une réponse est cependant déjà bien déterminée. Celle de l'instant. Ce sera mardi à 16 heures.
Dans une écriture qui boucle et reboucle les questionnements, le passé, nous découvrons les personnages qui constituent la vie de Noll. Celui qui joue sur les légendes et les secrets, celle-ci  conduit au découragement et ceux qui sont fermés à tout dialogue. Personnages questionnés à nouveau par Sonia qui mène l'enquête après la disparition de Noll, bousculant alors les positions.
Un compte à rebours fascinant d'un homme qui, malgré toute sa préparation minutieuse, ne peut empêcher de faire resurgir les voix cyniques, indifférentes ou silencieuses qui l'ont entouré face à l'acte du suicide.
Un sujet difficile que les mots de Nina Jäckle parviennent à porter.
 « S'imaginer. Ce que c'est pour celui qui pose le dernier instant comme on pose le point, une fois la phrase achevée. Ce que c'est quand quelqu'un s'en va. »
Y. M.

La maison de mes pères
Jorn Riel, éd. Gaïa — 23 €
Un super gros roman dans lequel on se plonge sans avoir jamais froid. Cela se passe dans le grand nord, au Groenland. C'est l'histoire d'Agojarak et de ses cinq pères, ou plutôt
de ses deux pères et ses trois oncles, la mère est partie peu aprés sa naissance
L’histoire aussi des Inuits, de ce monde si loin de notre culture, de cette nature si présente et si belle.
Les personnages sont simples et vivent en harmonie avec la nature.
Ils chassent, ils se rencontrent, ils font la fête autour de boissons qui réchauffent. C’est drôle, c’est écrit avec beaucoup d’humour, on se surprend à sourire. C'est l’histoire encore de la vieille nourrice qui par deux fois voudra terminer sa vie - car il temps d’aller rejoindre le monde de l’au-delà - et en sera empêchée par les pères et les oncles qui ont besoin d’elle.
Des personnages cocasses gravitent autour d’eux comme le cuisinier français qui cherche des recettes, le prêtre qui vient pour apporter la bonne parole, et d’autres encore. Et les premiers amours d’Agojarak, ses questions et les réponses de ses pères. De très beaux moments, beaucoup de tendresse, de chaleur et d’amitié.
M.-N. C.

Cent ans
Hebjorg Wasmo, éd. Gaïa — 24 €
Dans le cadre rude et grandiose du Nordland, à l’extrême nord de la Norvège, et sur 100 ans, quatre générations de femmes issues de la lignée de l’arrière grand-mère,  Sara Suzanne, née en 1842. Viennent ensuite Elida la grand-mère, Hjordis la mère et la narratrice Hebjörg. Sara Suzanne, cette femme bien trempée, à la chevelure rousse, est celle qui pense, qui aime, qui décide. Elle vit de labeur et de dévouement entre un mari bègue et un pasteur peintre qui osera son portrait.  C’est Hebjörg, du même prénom que l’auteur, petite-fille inquiète, qui raconte la vie de ces femmes, nées dures comme la nature autour d’elles, condamnées à des ribambelles  d’enfants qu’elles aiment sans pouvoir leur donner la tendresse. Leur vie est faite de l’attente des hommes, de la pêche aux harengs, de la lutte pour tenir, éléments parmi les éléments, entre ciel et mer elles construisent leur lignée comme leur éternité, sans craindre la mort. Un roman témoignage, puisé dans les racines d’une vie, celle de  l’auteur.
J. B.

La Reine Alice
Lydia Flem, éd. Seuil — 19,50 €
Il était une fois… c'est à travers un conte illustré de quelques photos intimes et révélatrices qu'Alice devient la « Reine Alice » en traversant le miroir qui lui révèle sa maladie.
Au moyen d'un attrape-lumière, elle fixe des instantanés comme pour retenir le fugitif des instants de répit que lui laisse son cancer.
Toute seule et maintenant, elle n'y arrive pas. Alors elle fait appel au fantastique et met en scène un personnage de tableau célèbre de la Renaissance. Le turban de la Fornarina et le sien se font face !
Esquissant des pas de deux avec sa plume, elle dépose ses propres mots avec justesse et pudeur, auxquels font écho les propos de quelques philosophes célèbres (Newton, Aristote...). Elle a besoin de cette interaction. Touillant dans la marmite des mots avec humour et poésie, elle nous partage son expérience du malade qui n'existe pas face à la maladie, jusqu'à devenir transparent. Largement inspirée de Lewis Carroll, Lydia Flem gratte le tain du miroir et nous fait découvrir des merveilles. Voici le témoignage d'une traversée qui se révèlera être à la fois une catastrophe et une chance.
M. A.



Autres plaisirs


Une Enfance eolienne
Benito Merlino, éd. Seuil — 16,50 €
L’auteur raconte la vie dans les îles éoliennes, vers la fin de la guerre. Histoire de son grand-père anarchiste, pêcheur à la tête d’un équipage composé de ses filles ; histoire de son père, médecin ; chapitres historiques et détails de la vie quotidienne. On y croise des relégués célèbres tel Malaparte et une petite société qui tente de survivre dans
une période difficile.

Un lac immense et silencieux
Michèle Lesbre, éd. Sabine Wespieser — 13 €
Edith Arnaud attend à la gare un Italien qu’elle ne connaît pas. Elle le croise chaque mercredi au café et l’écoute parler de Ferrare avec le barman. Ce matin-là Paris est enneigé, elle erre dans les quartiers, les jardins et des images la rejoignent, l’Italie si chère, l’Aubrac et son premier amant Antoine. Ambiance douce et ouatée comme la neige qui tombe…

La lettre de Buenos Aires
Hubert Mingarelli, éd. Buchet Chastel — 15 €
Neuf courtes histoires d’hommes perdus ou solitaires, d’hommes en mer, d’hommes dans la nature. On les suit, ils partent, ils reviennent, ils cherchent un abri, ils attendent.
Des hommes mélancoliques, écorchés,
aux  souvenirs lourds. Mais comme un apaisement, une quiétude, une éclaircie dans l’écriture, dans les personnages, dans les mots justes.

Le voyage à Blue Gap
Robin Pierre, éd P.O.L — 11 €
Comment le hasard d’une rencontre permet au narrateur de s’ouvrir à d’autres civilisations.
La découverte du peuple Navajo, respectueux de ses traditions ancestrales, lui permet de retrouver la part enfouie de ses propres ancêtres. Une réflexion sur notre mode
de vie et l’attention portée à nos anciens.

Le poids du papillon   
Erri de Luca, éd. Gallimard — 9,50 €
Un papillon blanc se pose sur la corne d’un chamois extraordinaire, et l’équilibre est rompu. Le chassé-croisé entre l’homme, braconnier solitaire et montagnard magnifique, et le chamois au sabot magique non moins solitaire et magnifique, est un poème.
Au crépuscule de leur vie, ils vont enfin s’affronter. Mais est-ce bien le terme approprié ?

Vacances d’été
Emmanuelle Heidsieck, éd. Léo Scheer — 16 €
Dans une riche propriété de la Côte d’Azur, une bourgeoisie aisée et son personnel de maison, gardien et jardinier.L’ambiguïté et la complexité des rapports sociaux entre ces deux mondes sont finement analysées. L’auteur maintient son lecteur en haleine en alimentant son roman d’une situation inattendue dans la seconde partie du livre.

 


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