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Une histoire de ressac

Flash-back.
La petite cour à l’arrière de la librairie.
Une fin d’après-midi d’été, ou d’automne.
Nous sommes une quinzaine de personnes assises autour d’une table.
Chacun à notre tour, nous expliquons pourquoi nous sommes là, ce qui nous donne envie d’être ensemble à parler de livres et de lecture, ce qui nous pousse à cette gourmandise.
Je me souviens de nombreux éclats de rire, de la joie qui circule, d’une fébrilité. Nous ne doutons pas, à cet instant, que cette histoire durera longtemps. Dix ans peut-être, allez savoir.
Il y aura d’autres tablées, d’autres poussées de rire, des prises de bec aussi, mais littéraires s’il vous plaît.
Rives & Dérives est née là, dans ce nid, cet îlot de curiosité et d’envie, ouvert au ciel et au vent. Elle a grandi dans la petite salle tapissée de panneaux et de photographies.
Dans cette caverne, cette grotte pour aventuriers, là où se mijotent les projets et d’où nous partons inlassablement en quête d’écritures.
L’océan infini des livres était devant nous, il y est toujours. Il gronde à n’en plus finir, et si parfois il fait mine de s’assagir, ce n’est qu’une parade. Et nous partons à l’abordage, avec nos différences et nos obsessions, avec un besoin insatiable de découverte et de retrouvailles. De nouveauté et de fidélité.
Si certaines images peu à peu se superposent, les visages des auteurs invités dans la petite salle ou à la bibliothèque municipale restent vifs. Le souvenir d’une lecture, une intonation, un rire. Et surtout tant d’émotions où les paroles se mêlent au silence.
Rives & Dérives, une histoire de ressac, entre le moment solitaire de la lecture et ce partage irremplaçable.
Danielle Maurel

 

 

 

À demi-mots

 

Mots d'auteurs

 

Antoine Choplin
Monsieur Bobbie à la librairie

C’est pas pour crâner, mais ç’avait été une soirée plutôt réussie, pour Monsieur Bobbie.
Enfin, réussie.
Oui, quand même, avec pas mal de gens qui se pressent dans la petite cour sombre de la librairie et qui le saluent aimablement, comment allez-vous Monsieur Bobbie, vous vous souvenez de moi n’est-ce pas.
On s’était serré dans la salle, à se toucher les coudes et pour un peu on aurait pu croire une manifestation, une vraie, Monsieur Bobbie.
Peu après, il avait pris place derrière la table minuscule et avait commencé à lire. Les mots, les slogans aussi, pourris de capitalistes, on existe on existe et encore d’autres assez sensés, un peu dans ce goût-là.
Avait-il postillonné ? Si oui, il tenait une bonne fois à s’en excuser auprès de ceux du premier rang, tout proches de lui, et donc, particulièrement exposés.
Enfin bref, ça s’était passé comme ça jusqu’à cette larme évoquée à la fin du texte. Et pour un peu, avec la chaleur, un brin de fatigue et un peu d’émotion quand même, c’eût été une larme pour de bon, Monsieur Bobbie.

 

Marie-Hélène Lafon
Aussi et surtout

Danielle Maurel avait une frange haute et son sourire carrément sérieux, un sourire qui prend les yeux aussi, les yeux surtout. La salle de la rencontre était voutée comme une chapelle ou une cave à vins et on m’a parlé de Mario Rigoni Stern de telle façon que je l’ai enfin lu. Il paraît que c’était après Sur la photo, mon troisième livre. Je ne sais plus la saison mais je sais que j’ai eu l’impression d’être en Italie et pas seulement à cause du beau nom du libraire. Après la rencontre nous avons mangé dans un restaurant, la tablée était longue, et joyeuse, et je me suis dit, plus tard, que les livres faisaient ça aussi, de la bonne joie à être ensemble. Peut-être même que les livres font surtout ça, quand des hommes et des femmes, voire des femmes et des hommes, les empoignent après que nous les avons écrits et inventent de nous inviter, prennent le risque de l’incarnation et de la glose, et sont là avec nous de l’autre côté des longues steppes de silence où s’écrivent et se lisent les livres, se tiennent là avec nous, assemblés, rassemblés, les autres et les uns, à dire des paroles ou à ruminer des silences, à boire et à manger, à se tenir chaud, à avoir moins peur, à se sentir vivants, ici et maintenant.

 

Hubert Mingarelli
Le succès et l’insuccès sont deux frères qui marchent à côté de nous, tout le temps. Inutile de vous dire lequel des deux le plus souvent nous parle à l’oreille. Quelle grande gueule celui-là.
C’est comme ça. C’est la vie. Il n’y a rien à faire, on ne peut pas leur dire à tous les deux : allez voir ailleurs et foutez-nous la paix, on pense trop à vous, et on aimerait bien travailler tranquilles. On travaille mieux sans vous. Non, quoi qu’on fasse, ils sont toujours là. Quoi qu’on dise, ils nous suivent partout.
Heureusement, parfois, ce frère le plus discret, le plus rare, celui qui nous manque assez souvent, prend le dessus sur l’autre, la grande gueule. ll lui ferme le clapet. Ce qu’on peut l’aimer quand il fait ça. Par exemple lorsqu’on fait une rencontre à La Dérive. Oui, voilà, c’est I‘un de ces moments où le meilleur des deux frères nous dit qu’on est bon, qu’on est vraiment très bon.
Car dans la salle qui donne sur la cour, il y a chaque fois beaucoup de monde. Il arrive même que tout le monde ne puisse pas s’asseoir. C’est l’image même du succès. Alors on est content, on fait le beau, on parle, on parle. Mais voilà, tout a une fin, et lorsqu’on rentre après la rencontre, le mauvais frère se venge. Il nous dit : d‘accord la salle était pleine de lecteurs qui étaient venus pour toi, et il y en avait même qui ne pouvaient pas s’asseoir. Du coup, tu as cru qu‘il y avait du monde, mais tu t’es trompé, ce n’était qu’une impression. Ouvre les yeux, et souviens-toi comme la salle est petite.
Alors quoi dire, quoi lui répondre ? Rien dans le fond, parce que c’est la vérité. La salle est petite.
Mais tu parles d’un frère !

 

Michèle Lesbre
Les librairies sont des maisons que les libraires organisent à leur image et où des auteurs du monde entier se côtoient pacifiquement. Un monde possible, enfin. Chaque fois que j’entre dans une librairie je cherche à deviner sa singularité, ce qui anime l’équipe ou le libraire solitaire qui résiste à tous les vents et à toutes les pressions médiatiques. J’aime me souvenir de ces lieux essentiels qui construisent ma vie, nos vies.
Je suis venue à La Dérive au tout début de son existence, en 2001, je crois. J’avais écrit un texte pour Victor Dojlida, un héros discret rencontré à sa sortie de prison en 1989, ancien FTP- Moi, dont la vie brisée par l’Histoire m’avait bouleversée.
Ce fut une belle soirée dont je me souviens encore. L’association des lecteurs m’avait permis de parler de cet homme qui, pour moi, était emblématique de tous les anonymes que la mémoire collective ignore. C’est un texte auquel je tiens beaucoup, que j’ai travaillé avec la même intensité que mes romans.
Chaque rencontre est un moment fort où soudain l’écriture prend une dimension plus universelle. Ce n’est pas forcément un exercice facile, mais il me permet de saisir les points de rencontre avec les lecteurs, ou au contraire il met en lumière des points de faille qui alimentent de passionnants débats. Je n’écris pas en pensant aux lecteurs potentiels, mais les rencontres avec eux me stimulent et m’encouragent à m’engager dans de nouveaux projets, à poursuivre mon chemin. Écrire, c’est pour moi explorer la solitude qui est le lot de chacun, la littérature étant le langage de la solitude, mais c’est aussi trouver le lien avec le monde. Un grand merci à La Dérive et à toutes les librairies qui savent tisser ce lien.

 

Joël Egloff
« Le temps passe, mais le souvenir reste. » C’est une phrase qui pèse son poids, ça, mine de rien. Faut y
réfléchir un peu. Ça en dit plus long qu’on ne pense. 
La phrase idéale pour débuter un petit « texte anniversaire ». On pourrait même s’en contenter, et plutôt que mille signes, une quarantaine suffiraient amplement.
« Le temps passe, mais le souvenir reste ». Sans me vanter, c’est même meilleur que « Ça a débuté comme ça » ou que « Longtemps, je me suis couché de bonne heure ». « Le temps passe, mais le souvenir reste », quoi de plus vrai et de plus adapté à l’occasion ? Mais ce serait trop beau, et je m’emballe, sûrement.
Quelque chose vient soudain troubler mon enthousiasme. C’est qu’il me semble avoir déjà lu ça quelque part. Et en creusant un peu, je m’en souviens, maintenant. Ce devait être dans un cimetière, gravé sur une petite plaque de marbre. Ce qui fait que ça ne va pas du tout, finalement. Faudrait quand même, pour l’occasion, quelque chose d’un peu plus coloré et d’un peu plus festif. Quelque chose qui évoque la chaleur de la rencontre à la lueur des bougies dans cette petite grotte. Mais j’ai beau chercher et chercher encore, je ne trouve rien de meilleur. Et il n’empêche que, tout bien réfléchi, à défaut de faire un excellent début, ce serait peut-être une conclusion idéale, malgré tout, parce que, sans rire, le temps passe, mais le souvenir reste.

 

et de dérivants

 

Marianne Amen

Once upon a time, sans doute à la suite de notre fille, je fréquentais exclusivement la « Dérive Jeunesse », balbutiement d’une relation amicale qui n’a cessé de grandir et d’embellir.
C’est lors d’un entre-deux dans mon agenda garni du mois de juin 2002, que je me laissai interpeller par le flyer d’une rencontre avec auteur : Régine Vandamme pour son premier roman La mère à boire. Ce petit papillon jaune sur la banque de Murielle m’avait fait un clin d’oeil ! Un bref ajustement de mon planning et me voilà prête à dériver dans l’arrière-cour. Larguant les amarres et faisant voile vers plusieurs inconnues : tout d’abord le contenu du livre, la convivialité du cercle des lecteurs et la proximité d’un auteur. Dans la douceur d’une belle soirée d’été, la magie a opéré. Le lendemain je franchissais le seuil de la Dérive, Place Ste Claire, désireuse de partager cette fructueuse découverte avec Yves.
De fil en aiguille, de mots en mots plus exactement, j’ai rejoint les dériveurs qui se réunissent depuis 10 ans tous les premiers jeudi du mois.

 

Bernadette Aubrée

Dix ans… dix ans de partage de lectures, de coups de cœur et parfois de quelques déceptions ; dix ans de rencontres d’auteurs que je n’aurais peut-être pas lus, que je n’aurais probablement jamais rencontrés sans Rives & Dérives.
Quand je pense lecture, étrangement je pense paroles, impressions échangées à ces réunions mensuelles, qui donnent envie de lire ce livre-là, justement, parce que ce que quelqu’un vous en a dit vous rend curieux d’en savoir plus. Il y a aussi ces petits textes écrits pour le journal, sur les livres appréciés, aimés, dévorés. Il y a, à travers l’écriture, cette envie de les faire découvrir et aimer par d’autres, proches ou lointains.
Avec Rives & Dérives, la librairie est un lieu de rencontres, pas seulement avec les livres, leurs couleurs, leurs odeurs, leurs quatrièmes, mais aussi et ce n’est pas le moins, avec ceux et celles qui les lisent et aiment en parler.
Grâce à Rives & Dérives, lire est à la fois un bonheur solitaire et un plaisir partagé dont chacun sort enrichi.

 

Yves Baruffaldi

La découverte d’auteurs émergents est un des plaisirs les plus satisfaisants du métier de libraire.
Depuis la création de la librairie, j’ai essayé, d’abord avec d‘autres libraires grenoblois, puis avec la librairie jeunesse ; de publier un journal, d’inviter des auteurs… les résultats se sont révélés laborieux ; manque de temps, manque d’argent !
C’était le printemps 2001, au hasard de rêveries autour des livres entre amis(es), surgit comme un éclair l’idée d’échanger entre clients réguliers de la librairie nos impressions de lecture.
Voilà ce que je cherchais depuis tant d’années. Nous devions créer un club de lecture entre fidèles clients / lecteurs de la librairie. Se rencontrer
régulièrement, partager, échanger nos idées et nos livres. La structure devait être associative ; elle s’appellera « Rives & Dérives ». Nous devions imaginer au-delà de nos échanges livresques, la publication régulière d’un journal, et des rencontres d’auteurs.
Ce fut fait… et voilà 10 ans que nous nous nourrissons de traces et d’odeurs littéraires laissées par tant d’auteurs, dans notre petite salle au fond de la cour ou à la bibliothèque amie du centre -ville.

 

Yann Montigné

Rives & Dérives. Un pied sur la terre ferme, l’autre en vagabondage. Des lettres et des mots posés autour du plan de l’auteur pour donner à rêver, à réfléchir et échanger.
10 ans autour des ses formes et contre-formes où chacun apporte les impressions, joies ou déboires que les lettres lui ont donnés. Des dessins qui deviennent sonorités quand l’auteur nous donne en partage le temps d’une rencontre, distillant peu ou prou ce qui le fait écrivain.
10 ans de construction de lecteur gagnant en ouverture, en sens critique et en découverte, d’expérimentations graphiques et de dialogues privilégiés avec plusieurs auteurs lors d’animation de rencontres, moments impensables avant le début de l’aventure.
Rives & Dérives ce ne sont que des choses simples. Simples mais fortes quand elles s’agrègent autour d’une envie commune. Le livre, point de départ, est une mine inépuisable. Par « déformation » professionnelle, il est les mots, les idées mais aussi une forme, une esthétique que tous ses composants conduisent à faire œuvre, mais aussi parfois désœuvrement ( ! )
10 ans de dérive avec un bon vent, parfois quelques grains, mais sans naufrages, juste la jubilation de l’explorateur défrichant l’inconnu.

 

Marie-Noëlle Clément

10 ans
110 réunions au moins , des heures et des heures de discussions autour de livres
Des centaines et des centaines de livres lus
Des découvertes d’auteurs
Des auteurs invités
Des rencontres superbes, originales, surprenantes
Des textes, des brèves, le journal
Des échanges  passionnés et passionnels
Tout ce qui fait  la richesse de Rives et Dérives 
Pour ma part je suis arrivée après le début de la création de l’association, deux ou trois ans plus tard, et m’y suis sentie comme un poisson dans l’eau.
Nos rendez-vous mensuels restent toujours un plaisir… celui de l’écoute, de l’échange, de la découverte de nouveaux auteurs, de nouveaux livres, de grands débats,  de rires et de bons plats partagés dans la bonne humeur.
J’y trouve ce que je cherche c’est-à-dire la possibilité de discuter autour d’une lecture et de pouvoir échanger  avec d’autres. Ces discussions sont des moments privilégiés, car lire est une passion, une découverte continuelle et elle n’en est que plus riche lorsqu’on peut la partager.
Une belle aventure qui se poursuit et s’enrichit !

 

 

Autres plaisirs dérivants

 

 

Vanessa Curton
Si ouvrir un livre est un premier pas vers l’autre, l’élan de vie que j’y puise s’épuiserait, malgré toute l’opiniâtreté à construire un chemin avec la littérature, sans ces discussions régulières synonymes d’échanges et de rires. Le hasard m’a amenée tout récemment entre Rives & Dérives, une main tendue vers de vrais moments d’éclats qui rajoutent du sens aux rencontres.

Chantal Gendre
Une porte que l’on pousse un jour, une lecture qui en entraîne une autre, des échanges animés autour des livres dans un coin de la librairie, cette envie de partager avec d’autres nos passions littéraires, toutes ces petites perles de vie m’ont conduite jusqu’à Rives et Dérives.
Ensuite, le bonheur de poursuivre l’aventure et la découverte des rencontres avec
les auteurs, humaines et généreuses.

Marie-France Nissou
Pour moi, une aventure associative s’achevait. Une autre se cherchait. Les idées à la dérive, je fus alors soumise aux charmes des sirènes littéraires et répondant aux appels de lecteurs passionnés, j’ai rejoint les rives où s’échangent les lectures, les mots et les mets qui enchantent et enrichissent le cœur et le corps. Une nouvelle aventure commençait
et l’escale est belle.

 

Juliette Brumelot
Aux rivages de nos lectures nous entraînons les amis de Rives & Dérives. Pas de naufrage, pas de pirate, chacun détient son île. Ensemble nous formons comme un archipel. Nous aimons nous laisser porter par le courant et dériver vers les îles voisines. Parfois l’une de nos îles allume son phare, c’est l’heure de la rencontre qui s’annonce.

Geneviève Ravex
En ce temps là, il fallait montrer patte
blanche avant d’être intronisé dans l’arrière-salle de la librairie.
Marion me propose de rejoindre le groupe. On procède par étapes : une rencontre à trois ou quatre un soir dans un bistrot du quartier. Je me présente, on boit un verre, on cause bouquins. Le premier jeudi du mois suivant j’étais conviée à la réunion.  Et voilà.

Monique Roche
Marseille…Grenoble. Changement de
librairie, ce n´est pas rien ! Et c’est ainsi que
je découvre l’existence d’un groupe de lectrices et de lecteurs, ma foi, éclairé(e)s. « Rives et Dérives », quel beau nom... Coups de coeur, partage, sympathie, rencontres d’auteurs…
et petites bouffes qui ne gâtent rien. D’une rive de lecture à l’autre, des échanges, beaucoup d’échanges. Du bonheur, quoi !

 

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