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Comment faire sans libraire ?

J’habite une ville où s’ouvraient tous les matins plusieurs librairies, des boutiques pleines de livres en papier plus ou moins recyclé qu’il était bon de feuilleter tranquillement tout en échangeant quelques propos intéressants avec le ou la libraire ou d’autres lecteurs potentiels.
C’était pour moi des lieux magiques où passer beaucoup de temps à regarder les couvertures, à lire les quatrièmes, à questionner le ou la libraire sur les retours de lecture qu’il-elle avait eus, et enfin à choisir LE livre que je dégusterais.
Mais je parle au passé, oui, au passé.

Parce qu’aujourd’hui, le matin, ne s’ouvrent plus que des bistrots, des magasins de fringues ou de chaussures, quelques boulangeries. Non que ces ouvertures soient totalement inutiles, mais il manque quelque chose. 
Le café du matin peut certes s’accompagner d’un croissant venu de la boulangerie voisine, il faut chaussures et vêtements pour sortir de chez soi et aller s’asseoir à la terrasse du bistrot.
Mais, comment s’y installer avec plaisir à cette terrasse, sans le livre que je venais d’enlever à ma librairie préférée ?
Et même s’il est plaisant d’occuper ses yeux à observer les passants, de discuter avec des amis, je n’ai pas réussi à remplacer les précieux moments passés à savourer les pages du livre déniché récemment, en prenant mon temps et conseillée par mon libraire. Alors, je ne vais plus aussi souvent prendre un café.

Comment faire sans libraire ? Finies les rencontres avec des lecteurs passionnés, finies les rencontres avec les auteurs, les moments de complicité joyeuse, les débats parfois enflammés autour d’un livre. C’est un cauchemar !

A mon réveil, je me précipite dans la rue, bistrots, boulangeries, magasins de fringues, etc, sont bien là.
Sauvée ! Mon libraire est ouvert ! C’était vraiment un cauchemar !

Faisons en sorte que cela ne devienne pas une réalité !

Bernadette Aubrée

 

 

 

À demi-mots

 

Le trésor de la guerre d’Espagne
Serge Pey, éd. Zulma — 16,50 €
 

 

Dix-sept nouvelles bouleversantes, s’entremêlant et s’enchaînant autour de la guerre d’Espagne. Tirées d’histoires vraies, elles nous content l’enfance malmenée, brisée durant cette période tragique et noire. Serge Pey décrit cette lutte quotidienne pour la liberté à travers des personnages originaux, que l’on prend pour des fous, mais qui n’auront cesse de faire face, de résister pour garder leur intégrité, leur liberté et mener leur vie comme ils l’entendent.
L’enfant, personnage central, développe des trésors d’ingéniosité pour échapper à la mort, à la torture. Il observe, apprend vite : à lire en mangeant les lettres dans la soupe, à se cacher dans un tronc d’arbre, dans un tonneau, à voir sa mère passer des messages aux résistants avec le linge étendu, à parler la langue des chiens comme la vieille Céga, à donner des noms aux arbres comme son oncle Gibraltar, à suivre les conseils de Santamaria, ce vieux docteur chamaniste…
Ce que nous raconte Serge Pey est violent, à la limite du supportable parfois, mais adouci par une écriture juste, généreuse, engagée et humaine.
Ch. G.

Là-haut tout est calme
Gerbrand Bakker, éd. Gallimard — 21,90 €
 

 

Je viens de faire l’expérience du livre « recommandé ». Sans la parole enjouée d’une amie, je n’aurais pas forcément jeté mon dévolu sur ce premier roman. Me voici donc partie à sa découverte, essayant de détecter les indices de cette recommandation amicale. Depuis qu’il a perdu son frère jumeau Henk, Helmer fait les choses « moitié moins vite » et la moitié de son corps qui se cogne maintenant dans le vide, lui est douloureuse. Car personne au fil des années n’a remplacé cette liaison fusionnelle. Nous entrons dans sa vie excessivement plate et calme de fermier néerlandais cinquantenaire, alors qu’il se met en route vers son rêve d’aller au Danemark. Dans sa solitude de garde-malade d’un père grabataire déménagé à l’étage de la maison qu’il rénove, c’est par l’intermédiaire de jumelles qu’il communique parfois avec Ada sa voisine ! A la place de son frère, il a consacré sa vie à la ferme au lieu de la littérature. Comme un photographe, l’auteur nous invite à faire des arrêts sur images et nous livre de forts instantanés défragmentés des corps.
M. A.


Le Renard était déjà le chasseur
Herta Müller, éd. Points — 6,50 €

 
Roumanie, dernières années de tyrannie du régime de Ceausescu. Un goût de métal dans la bouche. La perspective d’un horizon plat, rectiligne comme le fil de fer qui encercle la grande usine métallurgique, qui enferme les individus, qui leur interdit le rêve.
Adina est encore jeune, Adina sait encore rêver, Adina veut vivre, Adina ne veut pas se soumettre à la nécessité de se méfier de chacun, de se laisser séduire par les hommes en cravate, même s’ils peuvent être des espions de la dictature. Alors, elle fait ce qu’elle peut. Elle abandonne un temps la morose poussière de la ville en admirant une clématite en fleurs. Elle fantasme sur le portrait de son fiancé, se demandant ce que devient ce visage au milieu des autres appelés du contingent militaire. Elle observe, et se sait observée : pourrait-elle se trahir ? Mais se trahir de quel forfait ?
Herta Müller, prix Nobel de Littérature 2009, par sa langue aiguisée, poétique, réaliste, nous donne à ressentir, physiquement, cette atmosphère où le vide a prise sur tout. Ce roman est écrit comme une succession de « clichés photographiques » s’impressionnant directement sur la toile sensorielle du lecteur.
E. B.-M.


Un été sans les hommes
Siri Hustvedt, éd. Actes Sud — 18 €

 
Mia, poétesse, la cinquantaine, vient de s’installer dans une petite maison du Minnesota, près de la maison de retraite où vit sa mère. Boris, son mari, a une liaison avec une femme de 20 ans sa cadette et il a demandé à Mia de faire une « pause » après 30 années de mariage. Mia ne l’a pas supporté et s’est retrouvée hospitalisée pour une dépression nerveuse qu’elle appelle sa folie.
Dans ce coin du Minnesota, elle reprend peu à peu goût à la vie. Elle cherche une consolation dans l’écriture, participe au club de lecture de sa mère et de ses amies, un groupe de veuves octogénaires et accepte de donner des cours de poésie à sept adolescentes. Leur attitude cruelle lui renvoie sa propre adolescence et les brimades qu’elle subissait de ses camarades. En faisant la connaissance de ses voisins, une relation amicale se crée avec Lola la jeune femme tandis que Flora la petite fille se laisse apprivoiser doucement. Mia se retrouve ainsi confrontée à tous les âges de la vie, mêlant regrets et tendresse. Bientôt elle prend plaisir à cette vie, s’amuse et parvient à surmonter sa douleur.
Siri Hustvedt sait nous charmer en nous offrant un roman de femmes, plein de vie et truffé de références qui nous enchantent. Un vrai plaisir de lecture.
M.-F. N.


La Maison paternelle

Maria Messina, éd. Actes Sud — 10 €


À travers quatre nouvelles Maria Messina nous raconte le destin de femmes brisées. Vanna, maltraitée par son mari cherche refuge dans sa famille où elle n’a plus de place, Rosalia se sacrifie pour continuer à aider ses parents. Le père de Lucia refuse qu’elle quitte le village pour vivre chez sa sœur à la ville et la condamne ainsi à la solitude. Luciuzza orpheline recueillie par sa famille pauvre et très frustre, se laisse mourir de chagrin malgré l’amour de sa grand-mère.
Dans la Sicile de la fin du 19e siècle, ces femmes sont soumises à l’ordre des pères ou des époux.
Elles vivent, sans espoir, dans le secret des maisons. Pour en avoir fait partie avant que l’écriture ne lui ouvre les portes de la liberté, l’auteur connaît bien ce monde mais, morte à 28 ans, seulement deux livres ont été publiés.
Ce petit livre est un vrai bonheur de lecture. L’écriture de l’auteur, comme une caresse, douce et mélancolique, en parlant de regards, de gestes interrompus, par petites touches, décrit la tragédie de ces vies détruites avant même que d’exister.
D. B.


Nos pères sont partis
Dalila Bellil, éd. Encre d’Orient — 20 €

 
Un récit à double voix. La correspondance entre deux femmes qui renouent après des années de silence.
Dahbia n’a jamais quitté sa terre, l’Algérie, elle  vit selon les coutumes traditionnelles dans la famille de son mari qu’elle découvre le soir de ses noces, elle parle avec amour de sa terre natale. Soltana vit en France depuis son plus jeune âge, elle vante sa vie de femme libre. Au fil de cette correspondance, 
la confiance s’installe et elles font tomber le vernis pour mettre en exergue 
leur souffrance, leur mal être, leurs écueils, leur manque, leur angoisse de femmes en France comme  en Algérie. L’une par sa condition de femme soumise à l’homme, l’insécurité et l’horreur de la guerre civile, l’autre par sa condition d’immigrée qui ne se sent ni algérienne ni française et vit dans un pays où elle n’aura jamais de place.
Le regard de Dalila Bellil n’est jamais cruel  ni ne prend parti, il s’immisce au contraire dans la vie de ces femmes qui révèlent avec beaucoup de pudeur leurs sentiments sur une histoire lourde et dramatique.
M. N.-C.


La trilogie des Neshov-t2
Anne Birkefeldt Radge, éd. 10/18 — 8,20 €
La mort d’Anna Neshov, mère tyrannique, tenant une ferme en Norvège avec son mari, véritable ombre vivante, est l’occasion de réunir ses trois fils : Tor, l’aîné qui a repris la ferme, Margido et Erlend, qui se sont éloignés pour vivre leur vie. Elle les met aussi en présence de Torum, la fille de Tor.
Cette disparition va permettre la révélation aux trois frères du terrible secret de leur naissance. L’entrée de Torum dans leur vie, et son installation à la ferme auprès de son père, Tor, et de son grand-père les rassemble et leur fait croire à une famille et un projet commun autour de la ferme. Mais elle révèle aussi l’impossibilité d’un retour en arrière. Comme si, à jamais, Tor éleveur de cochon, Margidur croque-mort, et Erlend, décorateur de vitrines homosexuel, ne pouvaient former une famille à partir du mensonge qui a fondé leur vie.  Tout déraille lentement jusqu’à la débandade.
J. B.


Rien ne s’oppose à la nuit
Delphine De Vigan, éd. J.-C. Lattès — 19 €

 
À la mort de sa mère, qui s’est suicidée, l’auteure éprouve le besoin de revenir sur ce que fut sa vie. Elle va, de manière acharnée,  partir à sa rencontre en se plongeant , au-delà de ses propres souvenirs d’enfant, dans ceux de sa famille, immense, aimante mais aussi destructrice. Elle y découvre la jolie Lucile, troisième d’une famille de neuf enfants, celle qui  sera modèle très jeune, insouciante, amoureuse de la vie, témoin de la mort de son frère.
Dans les traces laissées par sa mère, elle découvre, au-delà de son parcours psychiatrique, qui lui a valu d’être privée de sa mère étant enfant, son acharnement à surmonter la souffrance qui l’habite, liée à un lourd secret de famille qui l’a brisée à jamais. Un livre très émouvant qui parle d’abord de l’amour d’une fille pour sa mère et de l’impossibilité de se libérer de ce qui a fait votre enfance et ce jusqu’à la mort. En écrivant sur sa mère, Delphine de Vigan non seulement honore sa mémoire, mais lui redonne sa liberté.
J. B.


Une étoile aux cheveux noirs.
Ahmed Kalouaz, éd. Le Rouergue — 12, 80 €

 
Après l’hommage rendu à son père dans Avec tes mains Ahmed Kalouaz évoque le parcours de sa mère, issue de la première immigration algérienne. Son écriture toujours aussi poétique laisse apparaître des touches de nostalgie au fil des pages. Né en Algérie, arrivé très jeune en France, il est habité par sa jeunesse vécue dans ce pays d’accueil. Malgré les difficultés d’intégration, de racisme, et de mépris subi, l’auteur aime la France et sa langue.
Pour bien ancrer son amour des régions françaises, il traverse le pays, de Bretagne à Grenoble où vit sa mère, chevauchant la vieille mobylette du père.
Son esprit vagabonde, laissant place aux rencontres souvent chaleureuses aux bords des routes avec des inconnus qui lui offrent l’hospitalité ou une spécialité du cru.
Il ne peut s’empêcher de déplorer le marquage vestimentaire de plus en plus évident de l’islamisme. Sa mère, plus laïque dans sa jeunesse, semble elle aussi se couvrir un peu plus. À 84 ans après avoir vécu 40 ans dans sa cité, elle doit déménager : son immeuble va être démoli. Où et comment va-t-il la retrouver ?
Y. B.


Le blanc Fouquet
Franck Herbet-Pain, 
éd. Gallimard (collection L’Un et l’Autre) — 20 €

 
On sait peu de choses de la vie de Jean Fouquet, de naissance obscure (son père était curé à Tours), devenu peintre du roi Charles VII et qui donna à la Vierge le visage d’Agnès Sorel. On connait son beau visage mélancolique, car il réalisa – fait rare en ce 15e siècle – un autoportrait parvenu jusqu’à nous. C’est entre ces maigres ressources et l’oeuvre immense, que l’auteur de ce texte se glisse et avance avec délicatesse. Le récit est fragmentaire – 187 paragraphes exactement, dont certains fort courts -, parce que l’invention a ses limites et que ce qui compte c’est la justesse du trait. Il reconstitue ainsi les années de formation, pointant le goût de Fouquet pour le réel, les vrais visages et la matière. Finies les figures stéréotypées, les décors aseptisés. Il lui prête quelques belles histoires d’amour, dépeintes avec sensualité et grâce. L’auteur cherche surtout à reconstituer la quête artistique – celle notamment de « l’idéal blanc » - 
et il le fait en peintre, chaque fragment signant un tableau de mots, intense et poétique.
D. M.

 

Autres plaisirs 

 

 

En descendant les fleuves, Carnets de l’Extrême-Orient russe
Christian Garcin et Eric Faye, éd. Stock — 18,50 €
5680 km séparent Moscou de Iakoutsk, ville au cœur de l’Extrême Orient Russe  traversée par la Léna. Happés par des noms de fleuves et de villes imprégnées d’histoire et qui suscitent la rêverie, deux écrivains retracent leur périple à travers l’immensité d’une nature singulière et l’étrangeté de lieux souvent chaotiques.
 

 

Ce que je sais de Vera Candida
 

Véronique Ovaldé, éd. J’ai lu — 6,90 €
Dans la touffeur végétale d’une Amérique du Sud imaginaire, Rose Bustamente, ancienne pute splendide, reconvertie en pêcheuse de poissons volants, élève sa fille Violette, puis sa petite-fille Vera Candida. La fatalité, aux reflets masculins, les frappera chacune et conduira Vera Candida, tout juste 15 ans, 
à fuir son île...
 

 

Assommons les pauvres !

Sinha Shumona, éd. De L’Olivier — 13,30 €
Une femme issue de l’immigration est 
interprète auprès de demandeurs d’asile. 
Elle traduit les récits d’hommes prêts à tout pour rester en France mais en conservant traditions, religion et vision du monde. Agressée pour son choix de la modernité, 
elle se retrouve au commissariat, après avoir fracassé une bouteille sur la tête d’un immigré et tente d’analyser son geste.
 

 

Nouvelles vénitiennes
Dominique Paravel, éd. Serge Safran — 16 €
Venise en sept nouvelles, reliées entre elles par le retour d’un personnage précédent, du Moyen-âge à aujourd’hui. Un joueur de dés, un sculpteur, un peintre, une courtisane, une savante, une servante, une chanteuse, un photographe. Ils nous promènent dans une Venise secrète et captivante, ses atmosphères brumeuses et humides.
 

 

Le crieur de nuit
Nelly Alard, éd. Folio — 4,60 €
À l’annonce du décès de leur père, les 
enfants, devenus adultes maintenant ont 
une étrange réaction. Durant une semaine, 
le temps des obsèques,la narratrice va revisiter sa relation à son père ;nous révélant en écho les réactions de la fratrie. La Bretagne origine de la région familiale nous révèle mythes et croyances.
 

 

La Fête de l’ours
Jordi Soler, éd. Belfond — 18 €
L’auteur poursuit, entre autobiographie et invention, l’exploration de son histoire familiale. Il enquête ici sur son grand-oncle Oriol, mort en 39 – croit-on- lors de sa fuite à travers les Pyrénées. Très vite, le doute s’installe, les traces et les récits viennent briser la légende héroïque, jusqu’à une hallucinante scène finale.

 

 

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