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 RetD 49Une odeur de festivités


La cinquante-deuxième semaine de l’année en cours sent bon. Respirons la à pleins poumons. Hummmm...
Y aurait-il quelque chose de commun entre le livre et le vin, en dehors de l’évidente lettre V, source dans les deux cas de tant 
d’ iVresse ?
Il semblerait, oui, alors qu’au diapason de la saison, catalogues de vins et de recommandations  littéraires se disputent à nouveau la primeur des grandes surfaces et des librairies.
Et l’on s’enivre déjà à feuilleter l’un et l’autre. Guettant dans l’agenda la prochaine réunion conviviale qui nous permettra de dériver à la première goulée.
Bien à l’abri, nos souvenirs, parfois depuis longtemps enfouis, vont resurgir au tournant d’une page ou au débouchage de quelque gouleyante bouteille.
À travers les mots évocateurs et par delà les effluves entêtantes, respirons, inspirons alors le souvenir d’un lieu, d’un moment, d’une personne chérie. Bulle éphémère tracée au fond du coeur qui se dilate soudain. Toutes les fragrances enregistrées au hasard d’un événement résistent aux ravages du temps, et demeurent intactes. Telles les pages d’un livre apprécié aux mots ajustés et finement ciselés.
Après avoir entendu Marie-Hélène Lafon cet automne sur le plateau de la Grande Librairie,  je voudrais lui dire ici combien, à l’écrit comme à l’oral, ses termes choisis fleurent bon. Et je vous incite vivement à découvrir absolument ses deux derniers ouvrages : Album et Les Pays.
À vous tous chers auteurs, que nous avons la chance de lire, de côtoyer, avec qui parfois nous pouvons même festoyer, je lève le verre de l’amitié et vous souhaite une fructueuse nouvelle année ! Ainsi qu’à nos lecteurs d’hier, d’aujourd’hui et de demain.

Marianne Amen

 

 

À demi-mots

 

Luz ou le temps sauvage
Elsa Osorio, éd. Métailié — 12 €

 



Dans un café de Barcelone, une jeune femme parle à son père. Luz a vingt ans et est en quête de ses origines. À la naissance de son fils, la conscience diffuse qu’elle n’est pas tout à fait ce qu’on lui dit qu’elle est l’a poussée à éclairer les zones d’ombre qui l’entourent. Paroles entendues, malaises ressentis la conduisent à rencontrer les personnes susceptibles de lui parler de sa très petite enfance. Petit à petit, elle parvient à reconstituer son histoire, élément de l’Histoire de son pays, l’Argentine des années terribles de la dictature. Elle est une enfant du « temps sauvage », enlevée bébé à sa mère emprisonnée, confiée peu de temps à Myriam, figure majeure de cette histoire, puis à la famille d’un tortionnaire. Et elle découvre petit à petit à la fois l’amour dont elle a été l’objet et l’occultation qui l’a accompagné.
Le récit de Luz est ponctué de retours dans le temps. Les voix sont multiples qui racontent la peur, le mensonge, les arrangements. Et le choix de la fiction est plus fort que la réalité pour nous donner à lire l’indicible et nous enfiévrer avec les grands-mères de la place de Mai.


B. A.

 





La nuit tombe quand elle veut

Marie Depussé, éd.P.O.L. — 12 €

 



Comment dire ce qui m’a tellement plu à la lecture de ce texte, qui précipite si puissamment émotion, intelligence et images fortes ? Est-ce l’auteure, rencontrée avec bonheur et un brin d’intimidation en 2008, sa présence parmi nous le premier jour, pluvieux, du printemps ? Est-ce l’écho de son premier livre, au titre si juste Dieu gît dans les détails ? Est-ce l’histoire, dure et digne, de son frère malade (et déjà disparu) ? Est-ce le retour dans ce lieu unique, La Borde, ce château ouvert aux fous, mythique et pourtant bien réel, et sa cabane accueillante et protectrice ? Est-ce ce style si singulier, rage et subtilité mêlées ?
Jean va mourir, il le sait (mais « la nuit tombe quand elle veut ») et Marie, sa sœur, raconte. L’attente interminable, les portes (in)hospitalières, les sanglots ravalés, mais aussi l’humanité acharnée du médecin, la bienveillance d’un regard dans l’ascenseur, les cigarettes fumées la nuit devant le hall. Et le don, absolu, désintéressé, soigné jusqu’à l’infinie délicatesse : les escarpins en plein hiver, parce que Jean « aime à reconnaître le pas » de ceux qu’il aime…
À lire, évidemment.


E. T.
 
 
Mon cœur dans les rapides

Ahmed Kalouaz, éd. Rouergue — 10,70 €

 

 

Et si vous retourniez à l’été de vos 15 ans ? Peu encline au sentiment amoureux, vous partiriez en Ardèche pour un camp de canoë. A la rentrée, vous auriez à prendre le chemin du Lycée et vous oscilleriez entre la joie de passer juillet à Balazuc avec votre amie Léa et cette impression, déjà, d’abandonner une part d’enfance. Vous traverseriez un canyon. La soif vous amènerait dans un hameau, le Vieil Audon, pour boire un sirop à la menthe… et votre poignet serait effleuré par celui d’un jeune inconnu, à l’air nonchalant et discret. Imaginez le trouble soudain, électrique, et les petits éclats dans le ventre… imaginez que vous vous retrouviez, plus tard, au bord d’une rivière, la forêt tout autour. Le garçon vous emmènerait vers des lieux secrets et vous ferait lire des phrases qu’il aurait écrites sur des galets. Des vers d’Apollinaire, du Pont Mirabeau , des poèmes à Lou… Vous seriez Juliette sous le charme de Nicolas, prise dans les rapides des premiers tumultes de votre premier amour… La gourmandise des mets siroterait celle des baisers…ce serait un délice comme ce roman pour adolescents que nous offre Ahmed Kalouaz. Avec simplicité, il nous emmène sur les rives des espérances rêveuses de l’amour. Ce serait beau comme de la poésie.


V. C.

 



Le meilleur des jours

Yassaman Montazami, éd. Sabine Wespieser — 15 €



 

Behrouz (le meilleur des jours en persan) est né en 1940 à Téhéran. Les premières pages décrivant la naissance et la survie de ce miraculé, ainsi que l’obsession de sa mère à le gaver à tout moment, sont saisissantes. Issu de la bourgeoisie de Téhéran, il fait ses études en France, à Paris, dans les années 60. Il entame une thèse ayant pour sujet « La détermination de l’histoire par la superstructure dans l’œuvre de Karl Marx », et qui reste inachevée.
C’est un original, un excentrique farceur, bon vivant, généreux qui fascine sa fille. Il vit sans travailler, éternel étudiant, bénéficiant de l’aide financière de ses parents. Il participe à sa manière aux évènements révolutionnaires de 1979, en offrant gite et couvert aux réfugiés de toutes conditions sociales.
À la mort de son père, Yassaman Mantezami éprouve un besoin vital d’écrire, pour conjurer la douleur de la perte et prendre aussi sa revanche sur celui qu’elle adulait mais qui avait une si grande emprise sur elle.
C’est un bel hommage à un père qui nous raconte aussi l’histoire de l’Iran, du Shah et des Ayatollahs jusqu’à nos jours, dans les milieux aisés artistiques et intellectuels.


Ch. G.

 
06h41

Jean-Philippe Blondel, éd. Buchet-Chastel — 15 €



 

Au fil de ses romans, J-P Blondel habite ses personnages d’une certaine nostalgie : des désirs, des projets qui n’aboutissent pas et qui encombrent quelque peu leur quotidien.
Cécile et Philippe se retrouvent fortuitement assis côte à côte dans un train du lundi matin sur le trajet Troyes-Paris. Ils se sont connus il y a 25 ans, jeunes étudiants, une relation de quatre mois, et ne se sont plus revus. Ils feignent de ne pas se connaître, et se rappellent mentalement leur rencontre, ces années-là. Ils revisitent alternativement le fil de leur vie, la mélancolie des années qui passent.
En prenant de la distance, cette relation de quelques mois semble avoir été une charnière, un moment fondateur de leur vie respective.
Ce trajet en train, banal, récurrent pour tous les deux, qui s’oublie habituellement au profit de la lecture d’un roman, ou chevillé à son ordinateur portable, réveille cette fois-ci des sentiments enfouis sous le poids du quotidien, des rancoeurs, des non-dits, des émotions que l’on croit oubliés, et qui refont surface avec beaucoup d’acuité.
Le fil conducteur du roman se déroule lancinant, se dévoilant puis se faisant oublier jusqu’à aboutir de façon magistrale pour conclure une histoire qui reste ouverte pour le plus grand bonheur du lecteur.


Y. B.

 




Ecoute la pluie

Michèle Lesbre, éd.Sabine Wespieser — 14 €



 

Michèle Lesbre nous ramène dans les rues de Paris, 
une ambiance quelque peu similaire à celle de son précédent livre, Un lac immense et blanc.
La narratrice s’apprête à rejoindre son amant, elle va  prendre le métro, un vieil homme meurt devant elle en se projetant sous la rame, il se retourne juste avant et lui sourit ! Elle se sauve et se jette au hasard des rues de Paris. Là, au fil du récit et de ses pas, s’égrènent ses souvenirs, ses attentes, ses déceptions, tout cela en un monologue que l’on suit tantôt en marchant tantôt dans les rencontres très belles qu’elle va faire pendant cette longue nuit.
Elle raconte la vie, sa relation avec son amant, où en sont-ils ?
C’est comme si elle essayait de se noyer pour oublier cet homme et ce sourire qui reviennent sans cesse, elle marche sous la pluie battante, ses pas rythment ses pensées qui ne la lâchent pas. Au petit matin elle rentre chez elle, et ne parvient toujours pas à appeler son amant, comme si cet accident bousculait et remettait tout en question. Elle lui laissera finalement  un message : « écoute la pluie ».
Il se dégage de ce roman une émotion retenue, une certaine nostalgie, 
des choix de vie qui ne peuvent attendre.


M.-N. C.

 
 

 

Partages

Gwenaëlle Aubry, éd. Mercure de France — 17,50 €

 



Comment vivre à Jérusalem à 17 ans en portant l’histoire du peuple juif ? Comment vivre à 17 ans dans un camp de réfugiés Palestiniens aux prises avec de la maltraitance au quotidien et ce d’autant plus que son père travaille pour l’ennemi ? Les voix des deux adolescentes s’alternent de chapitre en chapitre, conduisant le lecteur vers leur état intérieur dans un rythme particulier. Ce livre à deux voix se fait l’écho de cette violence sans issue que vit d’une part un peuple qui s’est vu attribuer une terre arrachée au peuple Arabe et de l’autre celui qui n’a plus de terre et à qui il ne reste que la guerre pour survivre.
Ce texte magnifique nous donne à voir, dans une approche humaine et psychologique et non politique, ce que veut dire être Israélienne et Palestinienne dans la vie quotidienne de deux jeunes femmes de 17 ans. Il témoigne non pas de ce qui sépare mais de ce qui relie ces deux adolescentes confrontées à la question du sens de leur vie. Bien que reliées à des histoires différentes, elles vivent en commun le désespoir, l’espoir n’étant qu’au-delà de la mort mais pas parmi les humains.


J. B.

 

 




La Part du feu

Hélène Gestern, éd. Arléa — 19 €

 



Dans une chambre d’hôpital, Laurence apprend que son père biologique n’est pas l’homme qui l’a élevée tendrement, et que sa mère cache un secret. Celui-ci ne résistera pas à l’enquête que la jeune femme entreprend. Un dossier enfoui dans une armoire, des lettres, des coupures de journaux, des photos, quelques noms : les archives vont parler.
Très vite, la voici donc sur la piste de Guillermo Zorgen, un militant d’extrême gauche, activiste soupçonné dans les années 70 d’avoir causé la mort d’une personne lors d’un attentat par incendie, acquitté au procès, mort brutalement peu de temps après. Sa mère et cet homme ont vécu une passion ardente, et une fusion dans l’action qui les a l’un et l’autre conduits très loin. Trop loin ? Méticuleuse et entêtée, malgré la tempête que soulève sa recherche, Laurence rencontre plusieurs acteurs de cette période troublée. Le portrait de Zorgen s’affine, ou plutôt se fait plus complexe. Et c’est l’un des attraits de ce livre haletant, nous parlant avec justesse d’une génération où certains avaient choisi le combat pour ne pas vivre déjà morts, c’est-à-dire soumis à la marchandise et aux banques.


D. M.

 

 




Gin et les Italiens

Goldie Goldbloom, éd. 10/18, domaine étranger — 23 €

 



Ce roman se situe pendant la dernière guerre mondiale et plus précisément lors d’évènements historiques peu connus : l’envoi par les alliés en Australie de 18000 prisonniers italiens afin de pallier l’absence de main d’œuvre dans les campagnes.
Deux de ces italiens, Antonio et John, débarquent dans une ferme au fin fond du bush, occupée par Gin, Toad et leurs deux jeunes enfants. Parce qu’elle est albinos et lui un petit homme hideux et fruste collectionnant les dessous féminins, ce couple est la risée des habitants du village voisin. Pourtant Gin est une pianiste virtuose que sa singularité physique a empêché de faire carrière. Résignée, elle consacre entièrement sa vie au rude travail agricole dans un environnent quasiment infernal. La bienveillance d’Antonio va patiemment bouleverser ses certitudes et Gin se met à croire à un autre futur possible sous le regard jaloux de Toad, qui de son côté n’est pas indifférent à la beauté de John.
Loin d’une banale histoire d’adultère, l’auteure australienne nous plonge dans un univers surprenant d’où se dégage un magnifique portrait de femme.


F.D.

 

 




Eau Sauvage et L’Agrume
Valérie Mréjen, éditions Allia — 6,10 € chacun.



 

Comment faire le portrait, à l’écrit, d’un individu ? Comment raconter une relation entre deux personnages ? Comment rendre compte de ces petits riens : mots lancés sans y penser, attitudes incongrues ou surprenantes, mimiques, lubies, qui, à défaut de nous déterminer complètement, détourent chacun d’entre nous ? Comment transcrire l’indéterminé de nos choix sans verser dans le sous-commentaire psychologisant ?
Valérie Mréjen, dans un procédé original, pertinent et touchant, met au service de la littérature sa formation de vidéaste, et permet au lecteur de dessiner sa carte du sujet abordé. Dans Eau Sauvage, les paragraphes courts se juxtaposent, messages de répondeur téléphonique, extraits de courrier, portions de conversations… toujours du père à sa fille, grande adolescente puis jeune adulte, pour montrer l’évolution de leur lien. L’Agrume, publié deux ans plus tard,  présente un jeune homme, un peu toqué, à partir des notes prises sans complaisance aucune par son amoureuse au cours de leur relation. Cette jeune femme, avec joie et délectation, se laisse aveugler par le désir d’être amoureuse. Attendre, cela occupe. Interpréter des riens et des actes manqués, cela rend important… Cela (nous) arrive souvent, non ?!


E. B.-M.

 


 

Autres plaisirs

 

Rue des voleurs
Mathias Énard, éd. Actes Sud — 21,50 €
Lakdhar, tangérois modeste, sort de l’adolescence lorsque son père le découvre nu avec Meryem. Les coups pleuvent. Lakdhar fuit. Il voudrait simplement pouvoir vivre : 
lire des polars français, prier, boire une bière 
en terrasse, gagner sa vie, flirter… 
Dans une  succession de désillusions amères et de rencontres salutaires, Lakdhar court après son avenir.


Certaines n’avaient jamais vu la mer
Julie Otsuka — éd. 15€
Au début du 20e siècle, de très jeunes Japonaises sont envoyées aux USA pour épouser des Japonais totalement inconnus. Le récit en forme de chœur antique met au jour déconvenues, vie très dure, racisme. Leurs enfants, citoyens américains, prennent leurs distances. Mais la réalité les rattrape en 1941 avec la déportation. Des voix de femmes dérangeantes et troublantes.


L’assassin à la pomme verte
Christophe Carlier, éd. Serge Safran —15 €
Petit roman, sous forme d’intrigue. 
Les protagonistes sont dans un bel hôtel parisien : Craig, professeur américain, 
Eléna qui travaille dans la mode entre Milan et Paris et Sébastien, le réceptionniste à qui rien n’échappe. Ils prennent tour à tour la parole, chacun vacant à ses affaires. Ce qui va les relier : un meurtre dans l’hôtel, une rencontre, une enquête.


L’embellie
Audur Ava Olasdottir, éd. Zulma — 22 €
Décidée à rompre les amarres, une femme se voit confier par une amie en phase d’accoucher de jumeaux son fils de 4 ans. Dans une sorte de road movie à travers l’Islande, la relation qu’elle tisse avec cet enfant « différent » va lui permettre de se retrouver et se ré-enraciner.  Un certain parallèle avec l’Enfant bleu d’Henry Bauchau.

Dernier tramway pour 
les Champs-Elysées
James Lee Burke, éd. Rivages —9,65 €
Très bon polar se déroulant dans le sud des États-Unis, sur fond de bayous, violence, racisme, déchets toxiques. Il fait partie des enquêtes (qu’il vaut mieux lire dans l’ordre) de l’inspecteur Dave Robicheaux, ancien membre de l’association des Alcooliques Anonymes, ici sur les traces de Junior Crudup, un bluesman noir mystérieusement disparu.


Un été indien
Truman Capote, éd. Rivages — 5,35 €
Voilà une nouvelle attachante, qui nous trouble par l’émotion qu’elle engendre tout au long de sa lecture. C’est l’histoire du passage d’un enfant vers son devenir ; du détachement que doit affronter un  jeune garçon dans sa relation à ses grands parents ; de la cellule familiale en marche vers son accomplissement, qui n’évitera pas d’avoir à vivre les heurts, les peines, et les pleurs inhérents à son épanouissement.
 

 

 

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