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Edito

Résistance littéraire

Nouvelle année, nouvelle maquette. Notre petite «entreprise» littéraire poursuit son chemin depuis six ans et le contenant de notre journal se devait lui aussi de grandir. Mais attention, si l’enrobage change, le contenu reste. Contenu que nous espérons toujours pertinent et qui suscite à sa lecture la découverte et l’envie irrésistible de lire.
Lire pour que chacun puisse s’enrichir des espaces de fictions ou de réalité que les auteurs nous offrent. Lire pour que nous sachions qu’il est possible de voir la vie de façon singulière, mais aussi que les mots drainent dans leur sillage l’universalité des hommes et des femmes et que tout un chacun peut être celui que le contour des lettres dessinent dans le gris typographique des pages parcourues.
La traversée d’un livre nous conduit de rives en rives où à chaque débarquement le lecteur peut percevoir qu’un petit quelque chose à changer. On ne sort pas indemne de quelque lecture que ce soit. Agacé, admiratif, au bord des larmes… Peu importe. L’essentiel est que cette navigation nous renouvelle l’envie de découvrir (encore et encore). C’est probablement pour cela que les livres détiennent une telle force qu’ils sont l’une des premières choses détruite quand les combats contre la liberté surviennent. À l’heure où l’on souhaite accaparer tout notre temps à une dévotion totale au travail et à nos pulsion consuméristes, et même si les livres sont une part du « marché », il faut encore et toujours jouir des moments où l’on peut se nourrir des mots. Ceux qui permettent l’évasion dans un quotidien parfois grisâtre, ceux qui forgent l’esprit critique pour décrypter la rhétorique dominante, ceux qui nous permettent de penser autrement de nos vies. Empilons encore et toujours des mètres et des mètres de livres, et non uniquement pour briller dans les soirées mondaines, mais pour marquer notre résistance et qu’une quantité telle ne puisse disparaître si les pompiers de Fahrenheit 451 venaient à poindre leur nez. Face à la peur que l’on veut nous faire avaler comme un programme politique, dévorons les œuvres des romanciers et essayistes d’ici et d’ailleurs, elles finiront par avoir raison de cet univers étriqué dans lequel une poignée compte glisser la globalité constituant ce monde.

Yann Montigné

 

À demi-mots

L’amour avant que j’oublie
Trouillot Lyonel, éd. Actes sud
18 €
Lors d’un colloque, un homme de la cinquantaine, écrivain,  peu à l’aise dans le discours amoureux, ressent une envie irrésistible de parler à une jeune inconnue aperçue dans l’assistance. Cette rencontre entraîne chez lui la réminiscence d’une période fondatrice de sa vie, qu’il vécut à l’âge de vingt ans, auprés de trois aînés, lorsqu’il logeait dans une pension de famille de Port au Prince.
Faute de savoir parler à cette femme il décide de lui faire une déclaration sous forme de récit. Il lui parle tour à tour de ces trois naufragés de la vie qui tentent au travers de leurs histoires vécues ou réinventées de poursuivre leurs rêves et d’en faire aussi le deuil.. « L’étranger » raconte ses voyages réels ou fantasmés mais dont le seul but qui vaille pour lui est la rencontre avec l’autre : « je n’ai de villes que de visages ». « L’historien », grand notable de la ville, érudit, venu échoué là, noie son chagrin et sa défaite dans les verres de rhum qu’il boit dés le matin. Enfin Raoul, personnage silencieux, plus à l’aise dans l’action que dans l’abstraction gardera son mystère.
Autour de ses trois personnages et de cette rencontre l’auteur se livre à une bouleversante méditation sur l’amour s’il existe, la quête du bonheur, mais aussi sur nos déchirures et nos échecs. Un roman rare, merveilleusement écrit.
H. B.


Un bras dedans, un bras dehors
Emmanuelle Peslerbe, éd. du Rouergue
13,50 €
Élisa travaille, peint, fume (toujours à la fenêtre, d'où le "bras dehors"). Et c'est bien de l'autre côté du miroir que l'auteur nous embarque, puisque bientôt tout va prendre l'eau, comme l'appartement d'Élisa.
L'eau s'infiltre, l'inondation gagne, il faut agir. Un certain Philippe D., expert en dégâts des eaux, est annoncé mais c'est une femme qui se présente, avec juste ce qu'il faut d'ambiguïté pour faire basculer Élisa dans une certitude folle : Philippe se déguise en femme, elle est troublée par sa démarche, elle le lui écrit. Bien sûr il réagit - mal - mais désormais en lui le trouble s'est insinué…
Les certitudes se fendillent, s'effritent. Qui est homme ? Qui est femme ? Et aussi sûrement que le dégât des eaux lézarde les murs et dévaste les revêtements, les genres pourtant bien établis vacillent, le doute se diffuse et la réalité devient poreuse, laissant entrevoir dans les failles les interstices d'un autre possible.
Premier roman qui nous propose avec humour de dissoudre nos certitudes dans un dégât des eaux et de découvrir la beauté d'une conviction qui se fissure…
E.P.


Les  derniers  indiens
Marie Hélène Lafon, éd. Buchet Chastel
13,90 €
Jean et Marie, frère et soeur, célibataires sans descendance, sont les derniers rejetons vieillissants d'une famille de paysans aisés.Ils vivotent reclus dans leur maison aux pièces peu à peu désertées depuis la disparition de la mère, castratrice, qui toute sa vie les a tenus sous sa férule. Postés en vigie, ils passent leur temps à épier la tribu de leurs bruyants et prolifiques voisins qui s'ébattent sans contrainte, aussi joyeusement que leur linge coloré claquant au vent de la cour.
L'écriture dense et serrée de l'auteure décrit bien ces deux mondes: l'un figé, rigide et froid comme la mort, l'autre exubérant et anarchique comme la vie. Elle gratte la vie quotidienne, l'âme, au plus profond des racines, dévoilant ce qui se cache au fond des coeurs, des armoires, dans le silence lourd des familles. Pauvre Marie dont toute la vie n'a été que renoncement à des désirs velléitaires et acceptation de la volonté maternelle! Au drame de la vie non vécue, se mêle celui d'un meurtre non élucidé. Peinture lucide de la vieillesse, de ses abandons successifs, de sa solitude grandissante. Un ton juste et fort pour ce livre écrit d'une plume qui colle à la réalité et ne manque pas d'une touche de poésie.
M. B.


Au-dessous du volcan
Malcolm Lowry, éd. Gallimard
8,40 €
2007, cinquantième anniversaire de la mort de Malcolm Lowry, l’occasion ou jamais de lire ce chef-d'œuvre plusieurs fois cités par des écrivains que nous avons eu l'occasion de rencontrer à La Dérive. C’est un livre bouleversant d'une extrême richesse.
12 chapitres pour nous raconter la dernière journée de Geoffrey Firmin, diplomate anglais au Mexique. Le premier chapitre s'ouvre sur le jour des morts en novembre 1939, Jacques Laruelle, un français, plante le décor, l’ambiance, les lieux tragiques, le ravin des égouts, les bars, le Mexique métissé et superstitieux. L’histoire commence vraiment au deuxième chapitre, on est alors à nouveau le jour des morts en novembre 1938. Yvonne la femme du Consul, revient après une séparation d’un an, ils sont en instance de divorce mais s’aiment encore. Ils ont connu autrefois l’amour fusionnel. Maintenant c’est le chaos, Geoffrey est plongé dans l’alcoolisme et Yvonne rêve d’une maison au Canada où il pourrait recommencer une nouvelle vie. C’est la déchéance, la descente au fond du gouffre, jusqu’à la tragédie finale.
Dans une langue remplie de poésie Malcolm Lowry nous décrit la souffrance d’un homme, sa folie, ses divagations, sur fond de bouteilles de Mescal, de volcans, d'ésotérisme, de guerre d’Espagne et d’amour.
Ch. G.


La dernière valse de Mathilda
Tamara Mac Kinley, éd de la Seine
12 €
Jenny apprend après la mort de son mari et de son fils qu’elle hérite d’une grande propriété dans le désert d’Australie, Churunga située dans un environnement naturel très hostile et consacrée à l’élevage du mouton en vue de l’exploitation de la laine.
Si rien ne destine cette femme artiste et très urbaine à ce type de vie, elle décide de se rendre sur place pour prendre sa décision quant à l’acceptation de cet héritage. C’est la lecture du journal de Mathilda dernière propriétaire de ce lieu qui lui fait remonter tout l’histoire de cette femme et comprendre sa propre histoire.
Belle saga sans prétention où il est question d’abord de la répétition de l’histoire et du désastre du secret non révélé. Mais la nature est là, aussi hostile qu’envoûtante et emporte le lecteur loin.
J. B.


Plus jamais d’invités !
Vita Sackville-West, éd. Autrement
17 €
Walter et Rose Mortibois ont une très belle et ancienne propriété dans la campagne anglaise. Pour le week-end de Pâques, Rose invite sa sœur son beau-frère et son neveu, le frère de Walter ainsi qu’une amie un peu excentrique. L’aristocratie anglaise y est dépeinte avec justesse et humour. Rose n’est pas très heureuse, Walter est un homme très froid sans une once d’humanité à part pour son chien. Sa femme et lui vivent chacun de leur côté, ne partageant que les moments de repas et les mondanités, c’est le contrat que Walter a proposé à Rose dés leur mariage. Elle a construit sa vie autour de l’amour qu’elle lui porte mais qu’elle a si bien caché qu’elle passe elle aussi pour une femme d’une grande maîtrise ! Tout le monde est là, Walter fait ce qu’il faut pour être poli et s’enferme vite soit dans son bureau soit avec son chien ; deux évènements vont chambouler cet ordre parfait et vont faire ressurgir des sentiments si bien enfouis. C’est certes un peu désuet, mais l’écriture est agréable et si l’on restitue ce roman dans le contexte de l’époque, c’est très drôle.
M.-N. C.


C’est pourtant pas la guerre
Maryline Desbiolles, éd. Du Seuil
13 €
Le cœur et la plume en bandoulière, M. Desbiolles explore un quartier de Nice : l’Ariane. A l’écart du centre ville aux chars fleuris, villégiature dorée pour retraités, s’étale un vaste campement hanté par les rats et les graffitis. Quel contraste entre les grappes de mimosas ardentes de la promenade des Anglais et les pâles orties de cette zone en péril déclassée ! Avec la finesse de son écriture, l’auteure nous dévoile la partition d’un chœur à 10 voix et choisit de ne pas décrire, mais de recueillir. Chaque « pupitre » laisse résonner la mémoire des habitants de cette zone où se côtoient entre pêle-mêle, le Vieux Nice,  l’Italie, l’Afrique du Nord.  A leur écoute attentive, elle fait éclore des destins contrastés, parfois proches de la tragédie, jouant avec les mots pour mieux nous introduire dans un dédale de solitudes, de combats, de galères . Dans son cahier noir, s’empilent les paroles. Comme une rengaine entêtante, le titre du livre s’égrène et la proximité de l’auteure avec ces hommes et ces femmes rencontrés va jusqu’aux postillons reçus en plein visage.  Avez-vous déjà senti des paroles se poser sur la paume de votre main ?
M.A.


Non, ce pays n’est pas pour le vieil homme
Cormac McCarty, éd. Seuil/Points
7 €
Aux confins du Texas et du Mexique, confins chers à McCarty, un homme découvre sur les lieux d’un carnage en pleine nature, une serviette remplie de dollars. Son sort est déjà scellé lorsqu’il décide de la garder, et il semble le savoir, sans pouvoir faire autrement que de s’engouffrer dans une spirale beaucoup trop puissante pour lui. Un vieux Shérif part à sa recherche pour tenter de le protéger de cette folle entreprise. Une poursuite s’engage dans des espaces désertiques, dans des villes fantômes qui ne sont que le décor d’un monde livré à de terribles forces sans âmes, sans compassion, sans humanité où le sort va même parfois jusqu’à se jouer aux dés.
Non, ce monde n’est pas fait pour ce vieux Shérif qui voit évoluer devant  lui un monde qu’il ne reconnaît plus où toute valeur a disparu, un monde dont il ne peut combattre  les forces hostiles devenues trop puissantes.
L’impression d’un destin inéluctable se dégage de l’écriture même, précise, s‘attachant à décrire minutieusement l’action avec un réalisme froid, avec le sentiment que rien n’arrête son cours.
Une fois encore McCarty nous donne à lire un ouvrage d’une immense force et d’une écriture de grande maîtrise. On s’empressera d’aller lire son dernier ouvrage :  La route
S.C.


Toute une vie     
Jan Zabrana, éd. Allia
6,10 €
Jan Zabrana, traducteur et poète Tchèque a écrit 1100 pages d'un journal. Les extraits de l'édition française rassemblés sous le titre de Toute une vie portent exclusivement sur la période de normalisation politique après l'invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes du Pacte de Varsovie.
Dans ce journal L'auteur écrit ce qu'il ne peut dire, ce qui lui est interdit de publier: Il raconte l’exil dans son propre pays, la défiance envers l’autre, le retour de sa mère après dix-huit années de prison pour "haute trahison", petite femme vieillie avant l'âge, la mort de son père, les bassesses de ses anciens camarades prêts à toutes les calomnies pour s'attirer les bonnes grâces des dirigeants,
Quelquefois l’humour est là, mais le plus souvent, à travers  phrases courtes et  anecdotes, c’est le désespoir qui affleure, mais aussi la nécessité d’écrire pour ne pas mourir
C’est à la fois un ouvrage intime sur l’enfermement intérieur et un témoignage sur la vie quotidienne pendant la période communiste.
Zabrana nous livre le récit d’une existence brisée, l’anéantissement de ses espoirs de jeune homme, la perte de sens, radicale, de sa vie adulte.
D.B.


Circonstances particulières

1-Histoires / 2-Souvenirs

Christian Caujolle, éd. Actes sud
T1 20 €   T2 25.00 €
Deux ouvrages d’écritures sur la photographie où cohabitent tout à tour fictions et souvenirs de l’auteur. Christian Caujolle fut rédacteur en chef chargé de la photographie à Libération pendant cinq ans, il crée ensuite l’agence VU’ et  en assure la direction artistique.
Le but de ces deux livres est d’amener le lecteur à regarder avec acuité et de parler avec la photographie. L’auteur souhaite être un passeur du regard, celui même qu’il a construit à travers son expérience. Ici, nul théorie sur la photographie, mais beaucoup de sensible et d’humain, celui fixé sur le papier ou derrière le viseur.
Ses souvenirs croisent autant de clichés que d’histoires partagées avec les nombreux photographes de presse ou artistiques qu’il croisa. Que l’on soit amateur, professionnel ou simplement curieux, il y a un intérêt non dénué de plaisir à parcourir ce second tome des Circonstances particulières. Il n’en est malheureusement pas de même pour le premier, Histoires, qui sous le couvert de la fiction n’atteint pas le but défini par l’auteur. Un contexte souvent lié aux mauvais travers du monde de la photographie et une écriture peu prenante finit par lasser.
Christian Caujolle ne m’apparaît pas comme un faiseur d’histoires mais quelqu’un qui sait très bien les raconter quand elles le touche dans sa passion pour la photographie.
Y. M.

 

Autres plaisirs

Un verre de lait s’il vous plaît
Hebjorg Wasmo, éd. Gaïa, 24 €
Confrontée à une grande misère dans ce village lithuanien où elle a trouvé refuge avec sa sœur et sa mère, Dorte fait le choix de partir à 16 ans pour la Suède. Là où on lui a promis un travail, elle découvre l’horreur de la prostitution forcée.


L’échelle de Glasgow
Marcus Malte, éd. Syros, 5,9 €
A son fils dans le coma, un père raconte une belle histoire d’amitié, celle d'astro Man et de Catfish, liés par le rêve de devenir des stars du rock. Seul Astro Man réalise son rêve, laissant Catfish seul. Mais leur amitié renaîtra encore plus forte dans l’épreuve de la maladie.


Un enfant de l’amour
Doris Lessing, éd. Flammarion, 16 €
James, enfant intelligent et frêle, vit une enfance protégée. L’ouverture à la vie est brutale quand happé par la seconde guerre mondiale, il s’embarque à destination de l’Inde. Au Cap où il fait escale, l’attend une rencontre fulgurante avec une jeune femme d’officier anglaise, Daphné.



A Coups redoublés
Kenneth Cook, éd. Autrement Littératures,13 €
Suspense et humour sont au rendez-vous, dans le décor d'un hôtel australien, la fatalité rôde au milieu des effluves d'alcool tandis que le minou Mol prend quelques libertés qui déclencheront un drame. De chapitre en chapitre, commes les jurés du procès en cours, nous nous demandons seulement qui va être coupable. Mais au fait, qui est la victime ?


Les Vivants et les ombres
Diane Meur, éd. Sabine Wespieser, 29 €
Une fresque historique fougueuse, sur fond de révolutions et de montée du nationalisme polonais. Cela se passe au XIXe siècle, on suit l’ascension d’un hobereau, les intrigues et les passions, et, fort curieusement, c’est la maison familiale qui raconte l’histoire.

 

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