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Edito


Panne de désir
"C'est terrible, mais en ce moment, j'arrive pas à lire"… Lire…  Un rêve, un espoir, un regret, un souci, une corvée, une envie, un désir… ? Une gourmandise parfois longtemps espérée, mais repoussée, faute de temps, d'énergie, de disponibilité : trop de préoccupations, d'émotions qui encombrent la tête, trop d'activités en tout genres, pas assez de temps. On se prend alors à rêver du moment béni qui offrirait enfin ce temps réclamé et puis voilà  un congé, un moment de vacuité, et  ce temps  réclamé… enfin, on l'a. Mais l'esprit encore trop encombré ou la flemme ou je ne sais quelle résistance qui encombre l'âme fait qu’à peine feuilleté, chaque livre est repoussé, sa lecture remise à plus tard… Vague culpabilité, zeste de tristesse, inquiétude sournoise… Zut ! Est-ce que je suis en train de perdre cette faculté-là ?  Et nous voilà traînant un œil désabusé sur les rayons de la librairie, feuilletant sans entrain quelques ouvrages… Parfois c’est l'envie de plonger son nez dans les pages neuves et odorantes, le plaisir de toucher sous les doigts le granité subtil du papier ou le satiné délicat d'une couverture qui suffit à réamorcer le désir de lecture, ou alors ce sont les commentaires passionnés de l'un ou l'autre « tu l'as pas encore lu celui-là ? Il est… (soupir gourmand ) ». Et voilà que les pages qui avaient semblé mornes ouvrent peu à peu sur un univers, proche ou lointain, qui nous accroche, nous entraîne…et c'est reparti. On se prend au délice de n'avoir plus envie de le quitter, ce bouquin-là, de se laisser envahir par les mots, de se confronter à des images, des idées, des émotions inconnues ou reconnues. Plaisir d’arracher au quotidien quelques minutes par ci par-là, le temps de quelques stations de tram (et tant pis si c'est debout en équilibre précaire !), entre buvant un thé, dans la file d’attente du supermarché  … Volupté de plonger enfin dans son bouquin,  sans retenue, pour quelques heures d'infini bonheur qui nous rend  à nous-mêmes et à ce plaisir délicieux de partager ça aussi avec les autres…
Michèle Pinto De Abreu


À demi-mots

Les Corps perdus
François Gantheret, éd. Gallimard 
11.90€
Dés les premières lignes c’est le choc, l’épouvante de ce que très vite on comprend. Des hommes sont prisonniers, chacun seul, au fond d’un puits, fermé par un couvercle. Ils sont là, depuis des mois, des années…le seul moment où ils sortent de leur nuit est le passage du gardien, sans visage, qui leur change les trois bidons alignés devant eux. L’un contient l’eau, l’autre la nourriture, le troisième leurs excréments.
Abandonnés là, aux confins d’un désert, la mort semble être leur seule issue.
Pourtant, prés de là, deux femmes veillent. L’une vieille, vivant de quelques chèvres, l’autre, jeune, tapie dans les pierres, attend.
Andrés, évadé de l’enfer, survivra grâce à elles…mais la barbarie continue de rôder…
Corps perdus, corps détruits, chaque mot sonne comme un goût de fin du monde.

Roman haletant, inoubliable.

H. B.


Un goût de sel
Piotr Bednarski, éd. Autrement  
13€
Il n’est pas inutile de lire « Les Neiges Bleues » avant ce livre-là. L’auteur, alors petit garçon, est le témoin en Sibérie, de la disparition de ses parents au goulag. On se souvient que la bible servait souvent de seul viatique pour ceux qui espéraient voir revenir leurs proches des camps staliniens.
Devenu adulte Piotr Bednarski, Polonais né dans « les Marches de L’Est », cette partie de la Pologne attribuée à l’Ukraine en 1945 se ressent apatride, éternel errant.Après une enfance vécue dans la lointaine Sibérie, il décide de parcourir les mers, et s’engage comme matelot sur un bateau de pêche.
L’important est pourtant ailleurs. Porté par les messages d’espoir dans la vie, distillés par ses grands-parents durant son adolescence, il croit à son destin, unique comme celui de chacun d’entre nous. Accompagné de sa bible comme solide compagnon, il devra affronter, durant son périple sur les mers, l’indifférence et la cruauté des hommes. Certaines rencontres lui laisseront pourtant l’espoir d’une fraternité humaine.  
Y. B.


Couronnes boucliers armures
Louise Desbrusses, éd. P.O.L.
 16 €
Le deuxième roman de Louise Desbrusses se présente comme une parfaite dramaturgie. Unité de lieu : un grand jardin faisant office de salle de réception. Unité de temps : un repas de famille, où chacun vient tenir son rôle, faire allégeance aux « vieux ». Unité d’action : un combat symbolique. Des deux protagonistes, le lecteur ne saura jamais les prénoms, elles sont l’Ainée et la Seconde. Elles sont là pour la guerre, celle qu’elles doivent mener depuis toujours aux côtés de la mère, parce qu’elle est l’étrangère, et que sa belle-famille depuis toujours la méprise, l’ignore. Il s’agit de faire front, de mener bataille. Seulement voilà, alors que les corps et les esprits paraissent soudés, tout apprêtés à leur mission guerrière, quelque chose va se passer sous la cuirasse de la Seconde. La langue serrée, répétitive et comme haletante de l’auteur n’est pas la moindre qualité d’un texte tout bonnement époustouflant. Il nous renvoie l’image de nos jeux de rôles, toutes ces destinées que nous nous inventons, il nous laisse aussi l’espoir de nous en libérer.
D.M.


King kong théorie
Virginie Despentes, éd. Grasset  
13.90 €
Ceci n’est pas un roman,  mais un manifeste contre les bien-pensants et le « politiquement correct ». Virginie Despentes parle d’elle, et à travers son histoire elle se livre à une analyse politico-économique de ce que la société actuelle, avec notre complicité, nous  impose : la pornographie qui a droit de cité sur les murs des villes pour faire vendre, la   prostitution socio-économique acceptable des hommes et des femmes dans les emplois précaires et la mise à l’index de celles qui en  font leur activité et la violence diffuse envers les femmes qui ne veulent ni mari ni enfants.
C’est  une écriture rageuse qui secoue le lecteur, c’est un récit cru, très cru, avec ce qu’il faut de tendresse aussi. En refermant ce livre, on se dit qu’il y a encore beaucoup à faire pour toutes les égalités entre les hommes et les femmes et plus globalement entre les Hommes entre eux dans nos sociétés capitalistes lorsqu’on n’est pas beau, riche et en bonne santé… L’auteure se met en situation de se faire détester par un grand nombre, voilà qui est intéressant.
D. B.


Puisque rien ne dure
Laurence Tardieu, éd. Stock
13,50 €
Une lettre de Geneviève, elle est en train de mourir. Et Vincent de se précipiter vers cette ultime rencontre. C'est que ces deux-là ont connu, ensemble, l'horreur - la disparition de leur fille - et se sont séparés sur l'indicible. On suit d'abord Vincent sur la route des souvenirs : bonheur intense, sentiment d'éternité devant un ciel qui s'embrase… Et son incommensurable effort de toujours imaginer Clara en vie, pour éviter le naufrage. Puis ce sont les notes de Geneviève au moment de la disparition, son journal de survie. La douleur infranchissable, le chagrin qui éloigne irrémédiablement des autres, et très tôt la certitude de la tragédie - on ne la retrouvera pas - alors que Vincent, lui, s'entête à espérer, ne jamais renoncer. Le couple s'y fracassera dans un silence assourdissant, chacun pensant l'autre incapable de s'arranger à jamais du manque de Clara. Eux, enfin, ensemble. Évidence de leur rapprochement. Et Vincent, accompagnant sans faillir Geneviève qui s'éteint, retrouve la clarté des mots, et l'image de sa fille. "Puisque que cela dure", bien au-delà de l'absence…
E. P.



Nikolski   
Nicolas Dickner, éd. Denoël  
19 €
Une écriture jubilatoire pour raconter l’histoire de trois jeunes gens, deux garçons et une fille, qui n’ont pas grand-chose en commun sinon une enfance peu ordinaire. Le narrateur voyage dans les livres et possède, seul souvenir d’un père inconnu, un compas de trois sous qui n’indique même pas le nord, mais s’obstine à fixer un îlot  perdu des Aléoutiennes…Vendeur dans une librairie d’occasions, il se satisfait parfaitement de ce travail plutôt pépère. Noah est né quelque part dans les plaines du Saskatchewan et son seul souvenir paternel est une carte postale de ce même îlot désolé. Il vit avec sa mère au gré des déplacements de la caravane qui leur sert de maison. Joyce, elle, vit à Tête-à-la-Baleine sur la côte nord du Saint Laurent, un improbable village d’où ne part pas de route, où les marées sont capables d’emporter les cabanes, où le bateau est le seul moyen de voir le monde. Elle ne rêve que flibuste et piraterie. Tous trois vont gagner Montréal où les mènent leurs rêves d’avenir. Ils ne se connaissent pas ne se croiseront que par hasard. Leur histoire ne finit pas, la suite reste ouverte. Ils vivent dans le monde d’aujourd’hui, informatique et déchets urbains. (ceux-ci donnant lieu à de sublimes réflexions sur l’archéologie urbaine) Ils sont très attachants ces trois-là, peu orthodoxes et assez peu sociables, comme en marge, très vivants. Drôle d’histoire qui vous accroche jusqu’à la dernière ligne et  qu’on aimerait voir se poursuivre.
B.A.


Le Petit col des loups
Maryline Desbiolles, éd. du Seuil
10,93 €
Une ligne brune sur son ventre, "partage des eaux, séparation de corps", elle est jeune, attend un enfant de Vincent qui est parti faire la guerre en Algérie. Elle travaille à la poste et guette ses lettres de Tizi-Ouzou. Elle découvre les enveloppes bordées de noir : on peut mourir en Algérie … Elle s'informe auprès de l'instituteur, qui lui prête un livre sur l'Algérie. Elle marche beaucoup dans l'arrière-pays niçois, baigné de lumière et couvert de "neige qui brûle". Elle marche jusqu'à la bergerie de Marie-Marthe, sa marraine de cœur. Femme sauvage, solitaire, force de la nature qui remonte seule, à la main, les murs des restanques, construits autrefois par les forçats en partance pour Cayenne. Elle marche jusqu'au petit col des loups, pour voir la mer de l'autre coté. Sa fécondité est solaire, aérienne, elle domine la vie, la mort, le deuil et la séparation. Les mots sont à apprendre, à dire, pour annoncer sa plénitude aux autres qui sont sourds et aveugles. C'est un roman d'une grande sensibilité. Une écriture poétique et sensuelle qui nous transporte entre rêve et réalité, légende et certitude et nous entraîne jusqu'à l'aria final où tout est possible pour l'enfant à naître et où l'amour maternel est resplendissant.
Ch. G.


Le désert de la grâce
Claude Pujade Renaud, éd. Actes Sud
19,80 €
Claude Pujade Renaud nous conte Port Royal des Champs dans un livre tout en subtilité et délicatesse. Ce qui n’en exclut aucunement la force ! Le titre lui-même est à double entrée : désert au sens religieux sans doute, lieu de solitude et de méditation, mais aussi peut-être ce désert généré autour de soi par la rigueur et l’intransigeance jansénistes.
Des personnages historiques, Racine, Pascal, le lieutenant de police d’Argenson, Mme de Maintenon, marquent l’histoire et nous apparaissent comme des humains complexes. La parole donnée à la cuisinière de Blaise Pascal éclaire d’un jour inattendu cette figure de la littérature et de la science.
Méditation ou réflexion contée à plusieurs voix, émaillé parfois d’interventions très terre-à-terre, ce récit nous donne à voir la violence de la rivalité entre jésuites et jansénistes à la fin du règne de Louis XIV. Il nous dit aussi de façon plus intime la recherche de la personnalité du père, à travers les paroles de Marie-Catherine Racine, l’engagement de femmes de convictions dans la défense des jansénistes exilés ou des religieuses reléguées, la force des femmes et leur intelligence dans ce combat d’idées et de pouvoir.
B. A.


Le bal des vipères
Horacio Castellanos Maya, éd. Les allusifs
15 €
Un homme  tranquille au demeurant sans travail erre dans les rues d’une capitale latino-américaine,  il assassine le propriétaire d’une vieille Chevrolet jaune garée en bas de chez lui et prend sa place. Quatre vipères (Loli, Valentina, Béti et Carmela, toutes aussi jolies les unes que les autres)  y demeurent et lui souhaitent la bienvenue. Ils  deviennent rapidement amis intimes et même très intimes. A partir de là la folle aventure  fantastique se met en marche. Les quatre demoiselles rivalisent de sensualité mais aussi de terreur dés qu’elles s’approchent de personnes leur venin est mortel et elles s’en donnent à cœur joie partout où elles passent les parkings des centres commerciaux les villas les postes d’essence qui dans la panique vont s’enflammer . Ils mettent à tous les cinq la ville à feu et à sang en l’espace de quelques heures. Tout le monde est sur les dents la police les journalistes le gouvernement, chacun essaie de comprendre qui commandite ce carnage. Quatre chapitre intenses en action beaucoup d’humour, on ne s’ennuie pas une seconde et la fin est surprenante.
M.-N. C.


Zoli
Colum McCann, éd. Belfond
21 €
Après avoir perdu à l’âge de six ans toute sa famille en 1930 sur un lac gelé en Tchécoslovaquie où sa communauté Tzigane se fait encercler par les fascistes, Zoli part sur les routes avec son grand-père, Stanislau.
Avec lui, elle se découvre un talent pour la poésie et le chant. Elle est remarquée par le poète communiste Martin Stränsky, celui-ci  lui offrant la reconnaissance par le parti. C’est Stephen Swan, Anglais exilé, fasciné par cette femme libre et inspirée, qui entreprend la traduction et la diffusion de son œuvre. Rejetée à jamais par la communauté tzigane, pour avoir collaboré avec les « gadze », elle part, et entre en errance de frontière en frontière, jusqu’à l’Italie où elle accepte enfin de faire confiance à Enrico.
La marche de cette femme seule en Autriche puis en Italie est magnifique. Elle ne fait qu’un avec la nature et rien ne peut arrêter son mouvement vital, seule manière de ne pas abandonner ce qui fait son identité, le voyage.
J. B.



Autres plaisirs

Francis Bacon le ring de la douleur
Pierre Charras, éd. Le Dilettante, 11,50 €
On entre dans Beaubourg avec le narrateur pour une expo de Bacon, et l’on n’en ressort pas indemne. Chaque tableau lui rappelle un souvenir douloureux de sa vie ! Très prenant, très dur, superbement écrit. On n’a qu’une envie : revoir les peintures de Bacon.

Un homme à la mer
Emmanuel Merle, éd. Gallimard, 12, 90 €
Soixante-douze poèmes éblouissants, hommage d'un fils à un père disparu. Les mots qui n'ont pas pu ou su être prononcés avant trouvent leur place ici. Toujours amoureux des paysages d'Amérique du Nord, Emmanuel Merle tire son inspiration de la Gaspésie, du Saint Laurent, des baleines.

José
Richard Andrieux, éd. Héloïse d’Ormesson, 15 €
José, tout petit bonhomme de 9 ans : son papa est mort et sa maman a du mal à être heureuse. Il  s’invente un monde, donne des nouveaux mots aux objets. A la mort, il est recueilli par sa tante très maternelle, ça ne suffit pas et il part à l’hôpital, où un docteur remarquable le ramène à la vie.

Le tombeau d’étoiles
Maxence Fermine, éd. Albin Michel, 16 €
Pendant la dernière guerre dans un petit village tranquille de Savoie, Eléonore tient le café du village où  les nouvelles circulent. Le narrateur, très amoureux d’elle, devient dans le désordre de la guerre, en un jour, un héros et un assassin.

Les bisons du cœur brisé
Dan 0’Brien, éd. Au diable vauvert, 23 €
Un véritable hymne à la nature des Black Hills où seul parle le cœur d’un homme qui a su être en même temps un cow-boy, un spécialiste des espèces en voie de disparition et de l’écologie des grandes plaines et un écrivain. Une écriture très simple qui emporte le lecteur dans cette deuxième conquête de l’Ouest.

Un verre de lait s’il vous plaît
Hebjorg Wasmo, éd. Gaïa, 24 €
Confrontée à une grande misère suite à la mort de leur père, dans ce village lithuanien où elles ont trouvé refuge après avoir fui la Russie, Dorte, fait le choix de partir à 16 ans pour quelques mois vers la Suède pour sauver sa sœur et sa mère. Là où on lui a promis un travail, Dorte, si jeune et fraîche, découvre l’horreur de la prostitution forcée.


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