Le temps des cerises
Et si nous reparlions du Printemps du Livre ?
Cette manifestation annuelle sur et autour de la littérature nous apporte chaque année, avec les premières fleurs de cerisiers
promesse de bonheurs gustatifs, un vol migrateur d’auteurs, écrivains et même dessinateurs et musiciens, promesse de bonheurs auditifs et visuels. La migration est de courte
durée, comme il se doit, mais intense et enrichissante.
Chaque année, grâce au travail de quelques-uns, nous avons le bonheur de (re)découvrir, côtoyer, écouter, interpeller des
auteurs connus ou inconnus de nous.
Chaque année, nous pouvons ouvrir nos oreilles à des échanges et nos yeux à de nouvelles lectures.
Chaque année nous pouvons partager notre passion ou notre intérêt pour la lecture et la littérature, qu’elle soit de voyage, de
roman, d’essai, intimiste ou engagée, de fiction ou de réalité.
Le rêve, la famille, l’aventure humaine,
le vent de la rébellion, les thèmes retenus ouvrent des perspectives qui se traduisent toujours par la rencontre autour
d’écrivains qui nous proposent leur vision du monde et nous donnent l’envie d’aller voir plus loin.
Et le petit arrosoir présent dans l’affiche est comme un clin d’œil à ceux qui, à travers les ateliers d’écriture, se
prendraient aussi, juste un moment, pour des écrivains, et, qui sait, pourraient peut-être un jour faire germer grâce à lui les graines semées par ce printemps là.
Alors, s’il vous plaît, des printemps comme celui-là, faites-en nous encore beaucoup d’autres !
Bernadette Aubrée
À demi-mots
Le sang des âmes
Theo Hakola, éd. Intervalles — 24 €
Les morts veillent sur les vivants, les âmes sur leur sang, car les morts ne peuvent veiller que sur ceux auxquels ils sont
apparentés par le sang. Le roman de Theo Hakola, écrivain américain vivant en France depuis plus de 30 ans, est marqué par l’Histoire, et en particulier l’Histoire du pays d’origine de sa
famille, la Finlande. Petit pays ignoré du monde, dont la frontière commune avec la Russie soviétique a déterminé un positionnement de résistance dont parle longuement l’auteur à travers ses
personnages, leur rêve d’Amérique, la « Guerre d’Hiver », un parti-pris ambigu pendant la deuxième guerre mondiale.
Roman foisonnant, qui nous parle de finnois et d’américains, d’engagements militants, de guerre d’Espagne, de vivants et de
morts, de folie et d’amour ; roman inventif au style heurté, roman multiple qui nous mène de la fin du 19ème siècle dans la vieille Europe jusque dans les années 2000 où la guerre est toujours
présente. Pirjo, la jeune-fille puis la femme et grand-mère traverse le livre et en est le fil conducteur.
B. A.
Entre les bruits
Belinda Cannone, éd. L'Olivier — 20 €
A travers les deux personnages clés de ce roman, Jodel ingénieur du son travaillant pour la police et Jeanne, petite fille de onze ans, nous découvrons le monde très particulier de l'hyperacousie
: dotés d'une ouïe ultra-fine, ils possèdent tous les deux une sensibilité aiguë aux bruits du monde. Pour aider Jeanne dans la maîtrise de ce don qui devient parfois un handicap, Jodel lui
propose des rendez-vous dans une clairière pour écouter et différencier les bruits de la nature.
De ces rencontres va naître une profonde et sincère amitié. Parallèlement, une multitude d'autres personnages entrent en
communication, se croisent et nous font revisiter les grands conflits, les complots, la rumeur du monde. L'un d'entre eux est magistralement incarné par Oulan, un marginal russe, originaire des
steppes de Mongolie, qui nous conduit dans un lieu fantasmagorique appelé La Zone de chute. La mère de Jeanne, virtuose érotique, donne une touche de fantaisie, d'amour et de musique. Ce roman
mélange avec brio le réel et le fantastique, le désordre et le chaos phonique qui nous entourent, les horreurs des faits divers, tout en laissant une large place au rêve, au désir et à la
vie.
Ch. G
Déluge
Henry Bauchau, éd. Actes Sud — 18 €
Dès les premières lignes nous sommes happés dans l’univers d’Henry Bauchau : l’art, la folie et les rencontres
salvatrices.
Son écriture va à l’essentiel sans s’embarrasser de fioritures.
Florian, le peintre fou et pyromane, nous attire comme un aimant dans son monde. Il rencontre Florence (elle-même atteinte d’une
maladie) dans un port, lui met des pinceaux dans les mains et lui enjoint de peindre alors qu’elle ne sait pas. De cet instant, naîtra entre eux une connaissance profonde et immédiate et sera le
départ d’un soutien et d’un accompagnement mutuels. Autour d’eux gravitent Simon, Albert et les amies de Florence, des liens d’amitié très forts vont se lier entre tous ces
personnages.
A Paris, Hellé qui soigne Florian va soutenir tout ce monde pour l’accomplissement de son œuvre, une très belle rencontre. Cette
toile géante faite par Florian, Florence et Simon, est l’histoire du monde, c’est aussi la leur où se mêlent mythologie et évangiles. Durant cette création, chacun passe par des moments de
solitude et de découragement.
Se dégage de ce roman une force destructrice, créatrice et libératrice, porteuse d’une grande énergie.
M.-N. C.
Baptiste
Vincent Borel, éd. Sabine Wespieser — 22 €
Quelque temps avant Mille regrets, autre roman « historique » magnifique, Vincent Borel nous conduit ici de l'Italie à la cour
du Roi Soleil.
Dans une écriture somptueuse, empruntant au vocabulaire du 17ème, nous parcourons la vie de Giambattista Lulli
devenu
M. de Lully. Il n'est pas nécessaire d'être féru de musique classique ou d'Histoire pour plonger dans les affres musicaux et
sexuels de Baptiste.
Tout d'abord au service de la Grande Mademoiselle, c'est grâce à son génie musical mais aussi son ambition non dénuée de cynisme qu'il se hissera au plus haut rang de cette cour où tout se passe et se joue
dans les salons.
Grand jouisseur de la vie et de ses vices, ce qui le tuera, il découvre cependant l'Amour avec Louis Couperin. Organiste
grandiose, qui dès les premières notes jouées, fera chavirer le cœur de Lully. Ceci, avant d’être obligé de se marier et d’enfanter selon les règles de l’époque.
L'écriture de Vincent Borel conduit de façon magistrale l'Histoire en un roman haletant où les mots vibrent au diapason de la musique de Lully.
Y.M.
Le Chagrin
Lionel Duroy, éd. Julliard — 21 €
De l’occupation jusqu’à nos jours, William le narrateur
raconte l’histoire de sa famille qui, de déchéances en compromissions, quitte la banlieue bourgeoise de Neuilly et se perd dans
les cités dortoirs de Rueil.
Le père, issu de la noblesse mais totalement désargenté, pour satisfaire les désirs de vie mondaine de son épouse vit
d’expédients et de mensonges. Onze enfants naissent de ces parents fervents catholiques. En arrière-plan, toute notre histoire contemporaine se déploie : guerre d’Algérie, Mai 68… Mais
cette famille de droite extrême se trouve toujours à contre-courant de ces grands mouvements libérateurs.
William est le témoin épouvanté des crises familiales ; hurlements maternels, lâchetés de « Toto » le père, rivalités
fraternelles alimentées par la mère. Et l’enfant s’épuise, en vain, à tenter de se faire aimer d’elle.
Cette enfance tumultueuse le hante et le cantonne, sa vie d’adulte venant, dans une série de répétitions désastreuses, dont il
ne pourra s’extraire qu’en écrivant son histoire, livre qui le fâchera définitivement avec toute sa famille.
On n’en a jamais fini avec notre enfance, c’est ce que nous dit ce roman poignant, tout en finesse et empreint de
mélancolie.
D. B
Le reste est silence
Carla Guelfenbein, éd. Actes Sud — 21 €
Ma rencontre avec ce livre : elle a commencé en regardant la première de couverture, clair de lune- clin d’œil, comme l’invitation à un voyage. D’où l’envie de me laisser embarquer sur la
frêle esquisse de la photo pour un temps privilégié.
Tommy âgé de 12 ans, orphelin de mère et opéré du coeur, développe une hypersensibilité au monde qui l’entoure. Très
observateur , il étiquette avec finesse l’état d’esprit des gens qu’il rencontre. A l’abri des regards et à leur insu, il enregistre ici ou là les conversations d’adultes sur son MP3. Aussi
discrets soient-ils, c’est avec des signes que débute chaque chapitre, nous conduisant dans le silence au-delà du bruit des mots. Et c’est le langage des signes qui lui permet une
plus grande connivence avec sa belle-mère Alma. Omniprésent, le silence est tantôt terrifiant : Tommy reçoit des messages internet humiliants dont il ne parle à personne. Tantôt bienfaisant , quand il laisse bourdonner les respirations. Au fil des pages,
apparaissent les non-dits dans lesquels s’inscrit son histoire. Chacun d’eux petit caillou, déposé sur le chemin qui le mènera….
M. A.
Eclats d’enfance
Marie Sizun, éd. Arléa — 16 €
C’est à une balade doucement mélancolique que nous convie M. Sizun dans son dernier livre : une balade au pays de l’enfance.
L’enfance toujours !
Par un hasard quelque peu provoqué, l’auteur se retrouve dans le 20ème arrondissement de Paris où elle a grandi dans les années
d’après guerre. En parcourant les rues qui entourent l’immeuble de briques rouges, gardien du secret familial et des moments douloureux, elle part à la rencontre de ses souvenirs. Ils
s’allument tels des flashbacks au gré de sa déambulation : ici la boutique du grainetier, là, une station de métro, ou là encore le square. Tous ces endroits qui l’ont aidé à grandir, à se
construire. Il y a de la tristesse dans ces souvenirs, de la douleur parfois, de la joie aussi.
Avec une écriture simple, pudique et toujours juste M. Sizun lève en partie le voile sur son enfance. Le choix d’un récit à deux voix : le « je » celle du présent et le « elle », la petite, celle du passé
donne à son livre la force d’un roman. Ces éclats de vie sont des pépites à savourer tendrement.
M.-F. N.
Le Chagrin et la Grâce
Wally Lamb, éd. Belfond — 23 €
Quand Maureen échappe de justesse au massacre de Columbine, Caelum, son mari choisit de reprendre pied dans la ferme du
Connecticut, installée à proximité d’une prison de femmes créée par une de ces ancêtres, où il a toujours vécu. C’est dans ce lieu empreint de son histoire qu’il va vivre en même temps la
dépression grave de sa femme qui la conduira dans cette prison et faire resurgir son passé occulté volontairement par sa famille.
De parloir en parloir, Caelum et Maureen cheminent ensemble. Tandis qu’il exhume douloureusement son histoire et apaise sa
colère, elle trouve au sein de la prison sa place et accède à une sorte de grâce. Ce roman est immense parce qu’il
embarque le lecteur à travers le passé mais aussi le présent de l’histoire des Etats-Unis. Au cœur, le rôle des femmes engagées au cours de l’histoire dans des luttes importantes visant à
préserver la dignité et la liberté humaine. Trouver leur place au sein du chaos, c’est cela que cherchent les personnages de ce roman.
J. B.
Quand le requin dort
Milena Agus, éd. Liana Levi — 15 €
Dans le cadre insulaire de La Sardaigne, l’auteur nous livre une fable autour d’une famille bien singulière. La narratrice, une
jeune adolescente, observe, parfois amusée, souvent désarmée, les velléités qu’elle et son entourage familial mettent en œuvre pour donner un sens à leur vie. Une scène théâtrale observée sous
l’œil aiguisé de sa grand-mère, toujours prompte à asséner un conseil, ou à fustiger l’un ou l’autre des membres de la famille.
Depuis son premier livre - Le mal de pierre -, la Sardaigne reste le cadre des romans de Milena Agus. Cette île prend plaisir à
enserrer ses personnages. Dans ce roman, chacun d’entre eux semble prisonnier, attaché à une passion qui leur laisse peu d’espace personnel. Seul le père les yeux rivés vers l’Amérique du sud,
rêve d’un autre continent, d’une vie généreuse envers les peuples déshérités, au risque de négliger sa propre famille. Le père, toujours lui, utilise la métaphore qui donne au roman son titre -
Quand le requin dort - : échappez-vous d’entre ses dents pour aller voyager vers un ailleurs au-delà des mers. Depuis Le mal de pierre, la famille et le désir d’exil semblent être le creuset du
ressort littéraire de Milena Agus.
Y. B.
Lark et Termite
Jayne Anne Phillips, éd. Christian Bourgois — 26 €
Ce roman polyphonique se situe dans les années 50 en Virginie et en Corée, et s'ouvre sur la voix du caporal Robert
Leavitt, piégé dans la guerre de Corée. Plongé dans l'horreur du conflit puis dans la confusion de la retraite et d'une évacuation impossible, Leavitt marche. La pensée de Lola, la femme qu'il
aime, restée à Atlanta et sur le point d'accoucher, ne le quitte pas.
Le récit se poursuit neuf ans plus tard par la voix de Lark. Elle est la fille de Lola, quittée à trois ans, ne s'en souvient
plus, ne sait pas qui est son père, mais vit heureuse et vive. Elle a pour Termite, son jeune demi-frère handicapé, un amour total et joyeux qui lui permet de le comprendre là où d'autres ne
voient que déficience. Termite, enfant mystérieux, est la troisième voix, étrange et délicate. Nonie enfin est la sœur aînée de Lola, la tante qui élève les deux enfants avec amour et bon sens,
dans une lutte farouche contre les difficultés.
Au fil de ces témoignages croisés, entre passé et présent, entre Corée et Virginie, se dévoile une histoire de blessures et
d'amour, de défaite et de merveilleux. Le tout servi par une langue riche et nuancée, qui fait appel à la poésie comme à des éclats ensoleillés. Un texte grave, et qui ne se départit jamais
d'humour, ce qui le rend léger et lumineux.
M. R.
Autres plaisirs
Le Mont Analogue
René Daumal, éd. Gallimard /L’imaginaire, 6,50 €
Si vous ne craignez pas la frustration, plongez-vous dans l'histoire de cette expédition d’alpinistes et de scientifiques,
partie à la conquête du mythologique Mont Analogue, jonction entre la Terre et le Ciel. Du montage de l’expédition au début de l’ascension, on se prend à imaginer à quoi ressemble ce mont, sans
le savoir... puisque ce roman inachevé finit sur une virgule !
L'Iguifou, Nouvelles rwandaises
Scholastique Mukasonga, éd. Gallimard /Continents Noirs, 13,50 €
Cinq nouvelles autour du génocide Rwandais pour raconter l'indicible. Scholastique Mukasonga décrit avec justesse et sensibilité
la faim, la peur, la disparition d'un peuple et de sa culture, le deuil impossible, la réalité de ce drame humain, en puisant les mots et les nuances au sein de sa langue originelle, le
kinyarwanda.
Terre légère
Claire Wolniewicz, éd. Viviane Hamy, 17 €
Accompagnée de son jeune fils Ferdinand, Laure rejoint Julien son demi-frère au Vietnam. Leur père Georges, qui n’a jamais
assuré sa paternité, se joint à eux. Pour cette « fausse famille », c'est une refondation. En chapitres très courts et à partir du regard de chacun, il décrit un voyage intérieur auquel le
Vietnam offre un cadre coloré et vivant.
De poussière et de sang
Marcus Malte, Pocket Jeunesse, 14,50 €
Enlevé par des hors-la –loi, le jeune Mosquito voit sa vie basculer dans l’envers du décor de son enfance. Dans le Ventre du
Diable, il connaîtra la peur, la misère, l’écrasante chaleur, la violence, mais aussi l’amitié, l’amour et la capacité du choix. Magnifiquement écrit, un récit illuminé par Paloma, tandis que
Bandit en est l’énigmatique contrepoint.
Meurtres entre sœurs
Willa Marsh, éd. Autrement Littérature, 18 €
Liv et Emmy ne sont pas sœurs par le sang mais par famille recomposée : l’une est fille du père, l’autre de la mère. Leurs
parents
ont eu Rosie, la petite princesse. Avant Rosie, Liv et Emmy vivaient une enfance heureuse. Mais Rosie se révèle manipulatrice et
odieuse. Elle empoisonne l’existence de ses sœurs… Un délice de lecture, d’un humour noir très anglais.
Le garçon qui voulait devenir un être humain
Jorn Riel, éd. Gaia, 21 €
Liev, un enfant Islandais, embarque sur le bateau de l’assassin de son père pour le venger. Face à face, ils font un pacte : se
retrouver quand Liev sera adulte. Le bateau fait naufrage et Liev est recueilli par « les êtres humains » - des Inuits - et conquis par ce peuple simple. Une très belle histoire de fratrie et
d’amitié, pleine de rebondissements.
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