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Pas  un jour sans que, d'une façon ou d'une autre, il  nous soit confirmé que notre monde vit une crise grave, profonde et durable. 
À la clé, injustices et cynisme arrogants,  égoïsmes et  replis sur soi dangereux.
Inquiétude, scepticisme, désespérance : toute la gamme des gris ombre nos avenirs.
 
Dans ce  tapage de mots sombres et de promesses illusoires voire imbéciles,  des voix ouvrent des brèches, qui rappellent qu'une crise, si douloureuse soit-elle, c'est aussi une occasion de se remettre en question, changer, grandir.

On peut attendre que les solutions nous viennent d'en haut. Pas sûr, si elles viennent,   qu'elles soient aptes à nous garantir un monde plus juste et harmonieux ! À chacun de nous, au jour le jour, de faire sa part pour que « ça change ». Se mettre en résistance : c'est commencer, dans tous les domaines.
Ça s'entend parfois sur le tam-tam convenu des médias  officiels, ça se lit sur le Net.

Y croire. Oser.

Se retrouver dans les lieux  de rencontre, de partage, de réflexion, de création. Découvrir ce qui se vit, se pense, ailleurs, si près ou si loin de  nous ; comment d'autres, dans les monstruosités que ces dernières décennies ont déployées, ont su résister, reconstruire, faire rejaillir la vie et ses rires.
Modestes et humbles, nos librairies indépendantes font partie de ces creusets indispensables, où se ressourcer, se nourrir, pour qu'éclosent nos espoirs, nos imaginaires, notre créativité. Espèce en voie de disparition...  si nous cédons à l'attraction et à la facilité du commerce par internet (qui ne nous fournira pas plus de conseils ni de choix libre que les grandes surfaces) et du tout numérique. À protéger pour ne pas perdre l'âme
de nos villes  !   Les rayons débordent de livres qui expliquent le pourquoi et le comment de cette crise et  invitent à réfléchir, espérer,
de romans qui témoignent de la capacité des êtres humains à surmonter (certes douloureusement !) le pire et inventer le meilleur.
Vos libraires sauront vous les présenter...        

Michèle Pinto de Abreu
   

 

 

À demi-mots   

Terre Neuve
Florence Delaporte, éd. Gallimard — 15, 90 €
Anne-Lieve est archéologue, elle quitte le Cap pour un nouveau chantier, au nord de Terre-Neuve. Elle quitte sa chaste amitié pour Shafique, l'ami qui essaie de la distraire d'un deuil sans fin, celui de Stephen, l'amant disparu dans un lointain tsunami.
À Terre-Neuve, elle est accueillie par une logeuse revêche et étrange, par une nature où tout un monde animal est embusqué : orignal, lynx, ours. C'est la grande affaire de ce roman, d'ailleurs, la présence de l'animal et de l'archaïque. L'ourse, surtout, qui a partie liée depuis la nuit des temps avec l'initiation des filles et la fécondité. Comme par hasard, Anne-Lieve est chargée d'interpréter un « lieu magique »  où souffle l'esprit de cette ancestrale collusion.
À Terre-Neuve, Anne-Lieve fait des rencontres décisives, certaines violentes et blessantes.  Elle se heurte aussi à Terry, à James le métis, à Oliver
le professeur. Aux enfants qui s'inventent de mortels rites de passage.
Terre Neuve est un roman initiatique puissant. L'écriture en est précise et nerveuse, elle creuse très profond dans les émotions, pour donner à sentir la nature et la découverte de soi.
D.M.

 
Mille regrets
Vincent Borel, éd Sabine Wespieser — 22 €
Nous voici embarqués dès le début de ce roman picaresque sur la Viole de Neptune, une galère du XVIe siècle appartenant à Charles Quint. Gombert, le chantre flamand castré, conte sa triste histoire au beau turc Garatafas. Rescapés d'un naufrage en face d'Alger, en compagnie de leur ami Sodimo l'orfèvre talentueux, ils vont connaître des destins dignes des contes des Mille et Une Nuits.
Tout au long de cette folle aventure nous croiserons Cortès, Barberousse, Soliman le Magnifique, des pirates, des trafiquants, des religieux, des penseurs …
Vincent Borel met en lumière cette Europe en pleine mutation, ravagée par les guerres et les luttes de pouvoirs. Il nous montre les liens qui unissent les humanistes de part et d'autre de la Méditerranée, où les trois religions se confrontent lors de débats philosophiques, supervisés avec humour et moquerie par l'ONU : l'Organisation des nés uniques c'est à dire Yahvé, Dieu et Allah. Dans le même temps il nous décrit la montée en puissance de l'Inquisition et des violences religieuses. Cette fresque historique riche en détails évoquant les us et coutumes de l'époque, nous initie aussi à l'art et au plaisir du chant choral, Mille regrets étant la plus belle chanson de Gombert.
Ch. G.

 
Le jour avant le bonheur
Erri de Luca, éd. Gallimard — 15 €
Quel plaisir de se plonger dans l'univers et l'écriture d'Erri de Luca. Tout est réuni pour un récit initiatique émouvant et coloré, dans la veine de Montedidio, un précédent roman. Avec Naples pour toile de fond, un narrateur enfant, puis adolescent se confronte à l'apprentissage de la vie. Il est orphelin et se lie d'amitié avec le concierge Don Gaetano, son protecteur, qui possède le don de lire dans les pensées. Le soir, devant une partie de scopa, jeu de cartes italien, ils devisent sur l'amour, la dernière guerre, l'engagement des uns, la lâcheté des autres lors de l'occupation allemande. Il est hanté par la figure d'Anna, une petite fille énigmatique aperçue derrière une vitre qui lui ouvrira quelques années plus tard les portes de l'amour mêlées à la violence de la camorra. Il y a aussi Don Raimondo, figure généreuse du libraire qui lui prête des livres pour combler sa boulimie de lecture. Et bien sûr Naples fougueuse et sensuelle, véritable personnage, ville qui se dévoile plus espagnole qu'italienne. L'ascension du Vésuve, le golfe aperçu au détour d'un virage, une partie de pêche en mer, tout conduit à l'émancipation et l'éducation de ce gamin naïf, attachant, droit et juste.
Ch. G.


Entre ciel et terre    
Jón Kalman Stefánsson, éd. Gallimard — 21 €
L’Islande de la pêche côtière dans une mer froide et pleine de dangers. Pour avoir oublié sa vareuse lors d’une campagne de pêche dans la tempête et le blizzard, parce qu’il rêvait trop au Paradis Perdu de Milton, Bardur y laissera la vie et son ami, le gamin. Ce livre est l’histoire d’une passion partagée pour les livres et la lecture, d’une amitié, de morts violentes dans des eaux glacées peuplées de marins noyés. C’est l’histoire de personnages les uns discrets et attachants, d’autres hauts en couleurs et de fort tempérament. Magnifiquement écrit et traduit, proche souvent de la poésie en prose, c’est aussi un livre de pensées intimes, de rencontres qui font grandir et d’amour de la vie dans un environnement hostile. On y rencontre d’inoubliables figures de femmes, des capitaines vieillissants et des jeunes gens qui rêvent d’une vie meilleure. On y rencontre le gamin, celui qui n’est pas nommé mais qui domine le récit par la fidélité qu’il porte à son ami mort de froid, fidélité qui lui donnera peut-être la clé de son avenir.
B. A.


Saint-Denis bout du monde
Samuel Zaoui, éd. de l’Aube — 8,90 €
Quand elle vient à la rencontre du lecteur, la puissance du « premier roman » bouleverse. Celui-ci invite à un curieux périple aux étapes incompréhensibles et aux objectifs réajustés à mesure que les kilomètres s’égrènent. Venir arroser les fleurs de son père tandis qu’il est retourné au bled, va permettre à Souhad la beurette, enseignante agrégée, d’exorciser les choix d’intégration faits par lui autrefois, de prendre le temps de ce voyage. Ils sont plusieurs à l’accompagner : Malek, Hachimi, Idriss et Mustapha à bord d’une camionnette à la provenance incertaine.
J’ai aimé la fraternité - les accolades - la respiration des silences - les ratiocinations coincées au fond de la gorge. A noter l’impact du silence au détour des chapitres – le silence des voix et celui des regards, les différences qui engendrent le silence. Tout au long de la route, elle-même muette, quand les souvenirs deviennent trop douloureux, un hochement de tête est déjà évocateur. Ils suintent telles des égratignures. Au diapason avec les protagonistes, on est en colère ou on jubile. Heureusement pour eux, le bonheur existe dans quelques plaisirs approximatifs.
M. A.

 

Le club des incorrigibles optimistes
Jean-Michel Guenassia, éd. Albin -Michel — 23,90 €
Le regard de Michel, adolescent de 12 ans vivant à Paris sur la période 1959-1963 à l’heure de la guerre d’Algérie et du post-stalinisme, nous embarque dans une histoire immense. Passionné de livres, il regarde ses parents, couple plutôt mal assorti se faire aspirer par l’aventure des Grands Magasins. Sa vie à lui est ailleurs. Fasciné par Franck son frère aîné, il découvre à travers lui l’engagement de la jeunesse pour la guerre d’Algérie, la mort, la trahison et l’amour pour Cécile. C’est en traînant avec son ami  Nicolas à la sortie du lycée Henri IV, au bar « le Salto » autour de parties baby-foot sans fin où ils excellent, que sa vie s’ouvre.  C’est là qu’il va découvrir un club d’échecs fait de personnages hauts en couleur qui ont fui de l’autre côté du rideau de fer emportant avec eux leur seule mémoire et qui fréquentent Sartre et Kessel. Cet autre monde devient le sien, jusqu’à ce qu’il découvre au moment de la mort de Sacha leur immense secret. Cette ouverture au monde et cette initiation à la vie de cet adolescent dans une période politique trouble est magnifique.
J. B.


Le cri des oiseaux fous
       
Dany Laferrière, éd. Serpent à plumes / Motifs — 9,50 €
Un jeune homme de 23 ans dit adieu à sa ville et à son pays, Port au Prince en Haïti. Après l’assassinat de son ami journaliste Gasner par les tontons macoutes, il doit partir, s’exiler comme le fit son père, disparu du paysage de sa vie quand il avait 5 ans. Dans une longue errance, en grande partie nocturne,
il nous parle de son pays et de ses habitants, de l’amitié et de la dictature,
de mères protectrices et de pères absents, morts ou en exil, de prostituées au grand cœur et de rencontres imprévues. Dans ce récit minuté par de courts paragraphes, il y a des pages hallucinantes : scènes de peur et de fascination dans un bar-hôtel, propriété et lieu des "activités" des tortionnaires,  ou rencontre effroyable avec une meute de chiens errants sur une place obscure et déserte. Il y a aussi des moments de gaité et de tendresse avec les filles de la Brise de Mer, bordel très particulier du bord de mer qui accueille les étudiants le jour et les clients la nuit. Il y a enfin la quête tranquille de Lisa, son amour encore non dit. C’est un livre de rébellion, un livre de liberté, celle de l’esprit.
B. A.


Les chaussures italiennes  
Henning Mankell, éd. du Seuil — 21,50 €
Sur une petite île de la Baltique, au bout de la Suède belle et rude, Fredrik Welin vit seul et reclus depuis qu’une erreur médicale a brisé sa carrière de chirurgien. Entouré de glace, avec pour seule compagnie une chienne et une chatte, il ne parle qu’au facteur, hypocondriaque, qui lui apporte de temps à autre des nouvelles de l’archipel.
Un jour, sur la glace, il aperçoit une vielle femme épuisée, il reconnaît alors son amour de jeunesse qu’il a abandonnée trente-sept ans auparavant sans une explication. Sa vie va alors basculer…
Ce magnifique roman qui s’étend d’un solstice d’hiver à l’autre, outre qu’il nous donne à voir des paysages d’une fulgurante beauté, nous entraîne dans un univers étrange peuplé d’êtres bousculés par la vie, de forêts et de lacs sombres.
C’est un livre sur la rédemption, où le poids du passé, la solitude donnent force aux personnages d’une grande humanité, avec leurs doutes et leurs regrets.
La plume de l’auteur, subtile et poétique, sert remarquablement ce roman qui, même refermé, continue à nous émouvoir.
D. B.


Le paradis, un peu plus loin
Mario Vargas Llosa, éd. Poche — 9,70 €
Deux histoires entremêlées, celle de Flora Tristan, grande militante de la cause ouvrière au XIX ° siècle et de son petit-fils Paul Gauguin, devenu peintre un demi-siècle plus tard.
Si ces deux êtres liés par le sang ont en commun leur engagement et leur liberté, l'une dans la cause des femmes et des ouvriers et l'autre dans la peinture et l'art en général, ils sont surtout ancrés dans des blessures profondes liées à leurs histoires familiales.
Le lecteur se laisse emporter dans leurs fougues respectives sans limite jusqu'à la mort, parcourant ainsi toute la condition ouvrière du XIX ° siècle d'un côté, et de l'autre l'itinéraire très solitaire de Paul Gauguin. On en ressort très envoûté par le personnage de Flora Tristan et très interrogatif sur le personnage de Paul Gauguin, qui au nom de la peinture s'approprie de manière quasi-animale les femmes de Tahiti et des Marquises venant souiller tout l'engagement de sa grand-mère un demi-siècle plus tard. On y trouve aussi une belle relecture de l'oeuvre de Gauguin reliant sa peinture à son histoire.
Pour ces deux personnages, si les blessures de l'enfance fondent un engagement et un idéalisme, c'est au prix  de l'autodestruction de leurs familles.
J. B.


les devins
Margaret Laurence, éd. Joelle Losfeld — 26 €
Une histoire captivante dans laquelle on se laisse glisser petit à petit et que l’on ne quitte plus.
Morag, la narratrice est très tôt orpheline. Elle est confiée à un couple de métis : Christie, le charognard,
« l’éboueur de la ville », et sa femme Prin, qui se gave de beignets et devient monstrueuse d’obésité. Morag se débat dans cet univers qu’elle rêve de quitter pour devenir écrivain. Christie lui raconte des histoires d’un autre temps qui ressurgiront plus tard et dont elle comprendra le sens. 
Elle se sentira toujours coupable de quitter ses parents adoptifs qu’elle aime mais dont elle a honte.
Ce sont par des retours successifs dans le passé - qu’elle appelle le film de ses souvenirs et qui se mêlent au présent - que l’on découvre sa vie. Son passé qui la hante, le retour difficile aux sources, son mariage raté, la naissance de sa fille. Ses histoires d’amour avec Jules Tonnerre, son ancien voisin chanteur marginal, avec Dan le peintre. Elle s’installe finalement  dans un village perdu au Canada,  c’est là que sa fille grandira et un jour s’en ira à son tour à la recherche de son passé.
M.-N. C. 

 

 

 

Autres plaisirs

 

Ma femme de ta vie
Carla Guegueilhein,
éd. Actes Sud coll Babel — 8,50 €
Antonio, exilé chilien, et Théo nouent une amitié profonde à Londres où ils sont étudiants. Amie d’Antonio, Carla enflamme le cœur de Théo. Ce trio apparemment indestructible explose quelques jours avant le retour d’Antonio vers le Chili.  Quinze ans après, suite à un appel d’Antonio, Théo se rend au Chili... Un livre très fort sur l'engagement.


Ru
Kim Thúy, éd Liana Lévi — 14 €
Récit d’une vie, souvenirs d’une renaissance. L’auteur a quitté le Vietnam à 10 ans, boat people avec sa famille. Dans une suite de courts textes tous subtilement liés les uns aux autres, elle nous parle du Vietnam après la victoire des communistes, de la fuite, des camps malais, de l’accueil canadien, des réunions familiales, des enfants.
Ce livre est un poème à la vie. 

   
Le tigre blanc
Aravid Adiga, éd. Buchet-Chastel — 22 €
Sept nuits à partager avec le « Tigre blanc » pour découvrir les traditions de l’Inde d’hier et d’aujourd’hui. Dans le cadre de la visite à Bengalore d’une Excellence chinoise, Balram nous conte le parcours qui le fera passer de sa condition de serviteur à celui de Grand Entrepreneur. Un témoignage individuel sur l’esprit d’entreprise et ses compromissions.


Le dernier des Weynfeldt
Martin Suter, éd. Seuil /Points roman — 7,50 €
Adrian Weyfeldt est un homme d’habitudes. Fortuné, serviable, expert réputé en art suisse, il est persuadé que « la régularité ralentit le cours du temps ». L’irruption dans sa vie d’une jeune femme charmante mais peu scrupuleuse et la mise en vente d’un faux tableau de Valloton vont enrayer le mécanisme bien huilé de son univers. Jubilatoire.


Perte et fracas
Jonathan Tropper,
éd.10/18 domaine étranger — 7,90 €
Comment revivre après un deuil ? Alcool, déprime... Doug, en miettes depuis la mort de son épouse, cultive son malheur.
Sa famille s’y entend pour le bousculer et lui redonner goût à la vie.  Un livre drôle et tonique qui pose bien le problème de la culpabilité d’un nouveau bonheur. Sous l’humour ravageur perce une vraie tendresse.


Sukkwan island
David Vann, éd. Gallmeister — 21,70 €
Jim décide d'emmener son fils de 13 ans dans cette Ile du Sud de l'Alaska pour vivre un an dans une cabane. Aux prises avec des crises d'angoisse, peu préparé à vivre dans la solitude et des conditions de vie difficile, il entraîne son fils dans une dérive jusqu'au drame.

 

 Retour à la liste du journal de Rives et Dérives

 

 

 


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