Dans cette période de distribution des prix littéraires, des livres devraient émerger par leur excellence d’écriture, de
propos, de ton. Beaucoup seront sans aucun doute très vite oubliés mais peut-être que l’un d'eux deviendra notre référence de lecture, de celle qui nous accompagne tout au long d’une vie.
Ce livre-révélation vous tombe alors dessus comme une rencontre amoureuse, parce que c’était moi, parce que c’était lui. Il s’impose, bouleverse, les mots rentrent en résonance à
l’intérieur du cerveau, et l’impact est si fort que l’on a le sentiment que l’auteur les a écrits uniquement pour nous. Seulement, à la différence de l’amour qui parfois s’atténue au fil du
temps, la relation avec ce livre là perdure avec la même intensité. Elle est là, bien au chaud, tranquille, prête à ressurgir parce qu’au détour d’une conversation, le nom de l’auteur est
évoqué, ou n’importe quand d’ailleurs, surtout quand on s’y attend le moins. Une bouffée de bonheur remonte, on sourit, des passages reviennent à la mémoire accompagnés de tous les détails
entourant cette lecture fondatrice : la personne qui nous l'a offert ou conseillé, l'époque, l'endroit, la mémoire ayant capté avec précision cet instant là. Et si parfois le besoin se fait
sentir d’aller rechercher ce livre, aucune difficulté, celui là, on connaît l’endroit où il est rangé, il a fait partie de tous les déménagements et autres aménagements des étagères. Il est là,
le prendre, tourner les pages, retrouver les mots, le plaisir est intact.
Il fait tellement partie de votre vie que lorsque vous évoquez ce roman vous êtes surpris lorsque les autres ne l'ont pas lu, voire choqué qu’ils n’en connaissent pas l'existence. Parler de ce
livre, c’est parler de soi et ce livre culte, infiniment personnel reste un marqueur du temps au même titre que les évènements les plus importants de nos vies.
Françoise Deslande-Lamaze
À demi-mots
Naissance d'un pont
Maylis de Kerangal, éd. Verticales — 18,90 €
Entre ciel et eau, jungle et désert, se dressent les buildings de la ville de Coca en Californie. C'est là qu'un projet fou prend naissance, un monument pharaonique imaginé par le maire de la
ville qui veut laisser sa trace : la construction d'un pont suspendu au-dessus du fleuve.
Ils sont nombreux à converger vers ce chantier, venus des quatre coins de la planète, des hommes et des femmes qui vont mêler leurs langues, leurs coutumes, leurs histoires passées et présentes,
leurs rêves. Au cœur de ces
destins croisés, trois éléments occupent une place importante : d'abord Georges Diderot le chef de chantier, inclassable, baroudeur, solitaire, une légende, puis le fleuve, puissant, changeant au
fil des saisons et enfin le pont avec ses tonnes d'acier, de câbles et de béton. Les forces déployées pour créer un tel ouvrage, la pression économique, écologique, sociale font naître une
certaine violence entre les personnages, tempérée par de belles rencontres et des coups de foudre.
L'écriture, nerveuse, saccadée, émaillée de tirets et de virgules, alternant les phrases longues ou courtes, agit comme une respiration qui scande l'effort et entretient le suspense jusqu'au
bout. Roman polyphonique passionnant et incisif qui brosse un état actuel de notre monde.
Ch. G.
Antoine et Isabelle
Vincent Borel, éd. Sabine Wespieser — 24 €
Antonio y Isabel… Antoine et Isabelle…
Où se situe la frontière, ténue, entre roman et récit, entre réalité et fiction ? Les personnages sont réels, les faits aussi, tout au moins sur le fond. Est-ce la manière de raconter ? Quoi
qu’il en soit, c’est une réussite cette histoire qui alterne républicains espagnols et grands industriels lyonnais de la première moitié du 20e siècle.
Si V. Borel a choisi de raconter l’histoire de ses grands-parents, il se démarque complètement de l’intimisme familial et c’est passionnant, souvent bouleversant. Il fait revivre pour nous la
Barcelone foisonnante de l’entre-deux guerres, ses quartiers populeux et populaires, le labeur harassant des travailleurs de l’hôtellerie, les espoirs de tout un peuple à l’avènement de la
République, les divisions et l’échec du Frente Popular, la montée des fascismes, la guerre et les choix des uns et des autres. Quand ses grands-parents s’exilent du fait de leurs engagements et
poursuivent la lutte antifasciste en France, les industriels de leur côté pensent avant tout à préserver leurs intérêts économiques en préservant les alliances opportunistes.
Antonio y Isabel ne retourneront pas en Espagne et seront naturalisés français. Nous y avons gagné un écrivain.
B. A.
Purge
Sofi Oksanen, éd. Stock — 21,50 €
Ingel et Aliide sont deux soeurs qui vivent heureuses dans une ferme en Estonie jusqu’à ce qu’Hans croise le regard d’Ingel et l’épouse. Allide n’aura de cesse de conquérir son cœur.
L’invasion de l’Estonie par les Russes et les purges staliniennes en offrent une terrible occasion.
C’est l’arrivée dans le jardin d’Aliide, quarante ans plus tard, de Zara, une jeune femme prostituée poursuivie par des proxénètes, qui va donner à Aliide l’occasion de révéler un terrible secret
et de se racheter. Mené tambour battant au rythme de la respiration d’Aliide, personnage à double facette, et de l’arrachement des êtres à leur vie, ce livre entraîne le lecteur par son intensité
et la tension psychologique des personnages. Ni vraiment policier, ni vraiment historique, il porte sur l’engagement des êtres. L'écriture fait partager la souffrance intérieure des personnages
et s’enracine dans un lieu unique en prise avec la nature et les éléments.
J. B.
Crépuscule irlandais
Edna O'Brien, éd. Sabine Wespieser — 24 €
Ouvrir un ouvrage des éditions Wespieser, c'est comme prendre place confortablement dans un pullmann au coin du feu – comme pris dans un envoûtement - on se sent bien - prêt au partage - en
partance pour d'autres horizons. Ici principalement l'Irlande et ses rugosités. Ce crépuscule est le point d’orgue d’une relation mère-fille. Nous partageons avec elles l’expérience de lettres
écrites jamais envoyées et des rendez-vous manqués. La relative brièveté de certains chapitres permet d’en savourer le contenu, produisant un effet à retardement, propice à la délectation. Alors
qu’elle est hospitalisée et en fin de vie dans un hôpital de Dublin, Dilly revoit sa vie défiler « comme des nuages ». Loin d’elle maintenant, son fils Térence sans cœur et cupide et sa fille
Leonera, dont elle attend la visite. Heureusement, dans cet univers inhospitalier, Sœur Consolata sait l’entourer d’une fraternelle et rassurante amitié.
Les évocations, à la fois poétiques et rugueuses, piquent le nez et font rougir les yeux. Avez-vous déjà vu un ciel couleur rhubarbe ? Entendu le « chant perlé » d’un ruisseau ?
M. A.
Les jeux de la nuit
Jim Harrison, éd. Flammarion — 21 €
À nouveau Jim Harrison nous offre des nouvelles, genre dans lequel il excelle. Il nous raconte ici trois histoires où il met en scène trois héros solitaires dans son Montana qu’il peint avec tant
de grâce.
On y découvre Sarah, jeune fille lumineuse qui, ayant grandi à l’ombre d’une famille austère, se lie d’amitié avec un vieil homme qui lui donne des livres. Mais un drame d’enfance l’engage
dans la vengeance.
Puis Chien Brun que l’on retrouve avec délectation, personnage attachant, habité par la violence et l’amour des grands espaces chers à l’auteur.
Enfin Samuel, sorte de loup-garou et ses métamorphoses corporelles les soirs de pleine lune, Samuel amoureux de sa jeune voisine. Il voyagera dans toute l’Europe, lira Ovide et Virgile et ne
retrouvera sa bien-aimée que vingt ans plus tard. Une fois encore l’auteur nous entraîne à sa suite dans les vastes étendues du Michigan et du Montana, faisant merveille avec sa plume sensuelle
et, peignant des destins hors du commun. Ce sont trois histoires d’amour qu’il nous livre là.
D. B.
Ouragan
Laurent Gaudé, éd. Actes Sud — 18 €
Le nouveau roman de Laurent Gaudé nous parle, sans
jamais le nommer, du cyclone Katrina qui a dévasté la Nouvelle-Orléans. Il nous offre un livre qui campe des personnages
au plus près de leur vérité, de par la catastrophe qui les frappe. Ces Héros se confrontent à leur passé et c’est à plusieurs voix que le roman se déroule.
Il y a là l’homme qui, ayant abandonné son amour six ans plus tôt, erre à sa recherche, le prêtre dont la raison s’égare dans la
tourmente, la « négresse depuis presque cent ans » qui parle au nom du peuple noir, un groupe de prisonniers évadés de leur cellule, et Rose qui tente de sauver son enfant tandis que l’eau monte
et que les autorités les ont tous abandonnés.
Cet enchevêtrement polyphonique donne à ce roman une puissance particulière et peint avec justesse le destin des laissés pour
compte devant le cataclysme qui les frappe et chaque personnage débarrassé des oripeaux du paraître se donne à voir dans
son ultime vérité.
D. B.
Le convoi de l’eau
Akira Yoshimura, éd. Actes Sud — 16 €
Pour retrouver la paix avec lui-même, un homme, le narrateur s’engage comme ouvrier dans une équipe chargée de construire un
barrage dans la montagne. Là, dans cette vallée perdue, il redécouvre un hameau longtemps oublié que le barrage doit engloutir. Au début du chantier, les ouvriers et les habitants du
hameau s’observent mutuellement avec défiance. Chacun restant à distance. Un évènement tragique va bousculer cet équilibre
fragile et permettre au narrateur d’expier enfin le crime qu’il a commis. Le torrent, la pluie, la brume, la source chaude, l’humidité qui suinte de la montagne et de la mousse des toits, la
moiteur, la sueur des hommes, dans ce roman l’eau est omniprésente, créant un effet de mystère.
Curieux cocktail que nous livre Akira Yoshimura, mélange de fantastique et de poésie glacée, mis en valeur par une écriture
limpide qui oppose les traditions au progrès, la vie à la mort. Cette histoire simple et forte nous captive jusqu’au bout.
M-F. N.
Rosa candida
Audur Ava Olafsdottir, éd. Zulma — 20 €
Arnljotur, jeune homme de 22 ans décide de quitter son vieux père et son frère jumeau autiste, ainsi que l’Islande pays de
laves, pour aller rénover une roseraie célèbre dans un monastère.
Sa mère, Anna, décédée dans un accident de voiture, lui a laissé sa passion du jardin et des roses qu’elle cultivait dans sa
serre, dont une rare : la rosa candida à 8 pétales.
Il part avec quelques boutures de la rose rare. Il laisse une petite fille qu’il a eue avec Anna (même prénom que sa mère), une
aventure d’un soir.
Au terme de son voyage, le monastère, la rencontre avec le moine cinéphile, assez cocasse par ses références aux films qu’il
conseille pour chaque problème ou question que lui pose Arnljotur. Quelque temps après son arrivée, la mère et l’enfant débarquent. Il réorganise sa vie et son travail.
Ces rencontres vont faire évoluer notre narrateur, le faire grandir et donner un sens à ses questionnements. Un roman simple,
délicat et délicieux, des moments de grande tendresse entre le père et le fils qui échangent des recettes de
cuisine et où l’on sent la présence d’Anna qu’ils aimaient tant.
M-N. C.
Vivement l’avenir
Marie-Sabine Roger, éd. Du Rouergue — 19 €
Avec sa silhouette longiligne, Alex ressemble plus à un jeune ado qu’à une jeune femme de 30 ans, elle se balade sans attaches
de ville en ville et de petits boulots en petits boulots. Aujourd’hui, elle arrive dans une ville grise du nord de la France où elle trouve un CDD dans un poulailler industriel et une chambre
chez un couple Marlène et Bernard.
Quelque chose va changer chez Alex : en effet elle va s’attacher à Gérard, le frère de Bernard, qui est un handicapé lourd au
faciès monstrueux et qu’elle surnomme gentiment « Roswell ». Elle s’occupe de lui, lui lit des histoires, l’écoute dire ses poèmes et le borde le soir quand il se couche.
Et puis un jour elle le sort dans une poussette de fortune et rencontre deux autres paumés, Cédric et Olivier, en marge de la
société et qui passent leur temps au bord du canal à jeter des canettes de bière pour faire un barrage. Entre eux une amitié naissante.
Pas d’apitoiement dans ce roman relatant la société actuelle, la solitude et le désarroi, mais aussi la solidarité. Les mots
sont justes et nous font sourire et l’on croit à cette histoire.
M-N. C.
Indignation
Philip Roth, éd. Gallimard — 17,90 €
La première partie du roman se situe à New York dans une famille juive. Le père est boucher, sa femme le seconde. Le fils,
Marcus, est initié au métier, une activité sérieuse, plutôt noble avec ses règles kacher. Il grandit ainsi dans une
famille aimante, rassurante.
Nous sommes ensuite en 1951, Marcus a 19 ans. Malgré l'inquiétude de son père, il quitte New York pour continuer ses études dans
une petite université du fin fond de l'Ohio, université qu'il découvre rapidement médiocre et étriquée. Parallèlement, la guerre de Corée baigne dans sa cruauté depuis deux ans. Le jeune homme
veut se consacrer à ses études, les réussir brillamment et, grâce à la formation militaire, échapper au pire de la guerre en y étant envoyé comme officier et non simple soldat.
À l'université, Marcus découvre un milieu étroit, puritain, se heurte à des consignes qui le révoltent, et le conduisent à
préférer rapidement l'isolement à tout compromis. Avec, à l'arrière plan, cette angoisse obsédante d'être renvoyé et de se retrouver en Corée. Puis vient la rencontre amoureuse, rencontre
initiatique à la fois exaltante et difficile. Dans son style qui a du souffle, et qui parfois nous le fait perdre (avec bonheur), Philip Roth nous entraîne de nouveau dans la peinture minutieuse
de la société américaine des années cinquante.
M. R.
Autres plaisirs
Puisque mon cœur est mort
Maïssa Bey, éd. De l'aube, 17,80 €
Dans un village algérien, au bord de la mer. Aïda, professeur d'anglais à l'université, divorcée, a élevé seule son fils. Celui-ci, étudiant en médecine, vient d'être égorgé par un terroriste. La
douleur d'Aïda a tout envahi.
Elle n'est plus rien puisque son cœur est mort. Le temps passe mais l'idée de vengeance naît. Une histoire d'amour total et fatal.
Pense à demain
Anne-Marie Garat, éd. Actes Sud, 24 €
Dernier volet d'une trilogie aussi éblouissant que les deux premiers. Des portes s’ouvrent mais il reste des pans d’ombre dans la vie des personnages et dans les évènements dont ils sont les
acteurs. Cette fresque met brillamment en scène le 20ème siècle et bouscule intelligemment le mythe des « 30 Glorieuses ».
L’orfelin
Alexandre Lacroix, éd. Flammarion, 19 €
Relecture autobiographique de trois abandons successifs : « in utéro » quand sa mère apprend qu’elle a contracté la syphilis de son mari, « in vivo » quand son père se suicide, « in petto »
quand son premier fils naît et que sa mère ne vient pas. Jusqu’à la rupture d’avec la mère au moment de la naissance du deuxième fils.
Où j’ai laissé mon âme
Jérôme Ferrari, éd. Actes Sud, 17 €
Non, ce n’est pas qu’un « livre de plus » sur la guerre d’Algérie. Car l’écriture poétique et délicate transcende les insoutenables horreurs. Avec une telle émotion qu’il est parfois
nécessaire de suspendre la lecture pour reprendre son souffle. Pour l’honneur et la patrie, le capitaine Degorce ira jusqu’à se déposséder de lui-même.
Les sœurs Brelan
François Vallejo, éd. Viviane Hamy, 19 €
Trois sœurs, orphelines, inséparables, complices, qui s’expriment d’une seule voix pour faire front face au reste du monde. Elles sont excessives, marginales, vivent en dehors des sentiers battus
et des convenances. Ensemble elles sont fortes, leurs destins se croisent et s’entremêlent sur un demi-siècle en France et à Berlin.
Le double nom de famille
Dina Rubina, éd. Actes Sud, 8,90 €
D’une auteure russe, ce petit roman qui parle de la fibre paternelle si présente alors même qu’il vient de découvrir qu’il n’est pas le père. Puis l’attachement et la séparation.
Ils se retrouvent après trois ans, un récit à deux voix, l’un parlant à son père avec beaucoup de tendresse et d’affection, l’autre se remémorant la naissance.
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