Le Printemps du livre
Il était une fois le printemps du livre.
Il était une fois une belle aventure et une belle rencontre.
Comme toutes les années la librairie la Dérive participe au Printemps du livre.
L’association Rives et Dérives comme une ruche bien organisée se mobilise, les équipes se forment tels de bons petits soldats
pour lire les auteurs invités, les accueillir, organiser des rencontres, être inventif, préparer le stand et aider Justine et Yves (les libraires) sous le chapiteau du jardin de ville ! Une
ribambelle d’abeilles se relaye pendant ces journées et arrive autour d’eux pour leur prêter main-forte : vendre, renseigner, annoncer les signatures des auteurs au micro, ça butine, ça
bourdonne dans la bonne humeur derrière cet immense stand où les livres nombreux posés en petits tas donnent envie de les feuilleter ! Les auteurs arrivent, repartent, les lecteurs se pressent
autour d’eux pour dédicacer leur coup de coeur et cela donne lieu à des discussions et des échanges.
Et puis une très belle rencontre avec Lorette Nobécourt, auteure de nombreux livres, le dernier : Grâce leur soit rendue.
L’assemblée est sous le charme, elle parle, nous envoûte, la richesse et la profondeur de ses paroles nous captivent totalement. Nous sautons par la suite sur ses livres pour ceux qui ne les ont
pas encore lus et ils font l’unanimité.
Dans un précédent édito, quelqu’un disait que parfois un livre, un auteur peuvent devenir une référence, un accompagnement, une
révélation, bref LE LIVRE. Il me semble que certains livres de Lorette Nobécourt (dont En nous la vie des morts) peuvent être de ceux là, tant ils parlent de quêtes où l’on peut
s’identifier et trouver des réponses à des questions existentielles. Ils cheminent longtemps encore en nous, après les avoir refermés.
La page du printemps du livre s’est tournée, il nous reste des souvenirs, des impressions, des émotions et des lectures. Un
grand moment et une riche expérience !
Marie-Noëlle Clément
À demi-mots
Boire
Fabienne Swiatly, éd. ego comme x — 12 €
« Pas de mots plus grands que les choses ». Sur son site latracebleue.net, Fabienne Swiatly reprend la formule de Béatrix Beck,
cette éthique de l’écriture juste. Celle-ci s’exerce dans Boire, court récit fragmenté d’une histoire familiale en proie à l’alcool et ses excès. Le texte, lui, ne déborde jamais.
Il prend acte des faits, dans le travail d’une mémoire s’employant à restituer les scènes, les paroles, les émotions, le rapport
au monde et à l’absolu.
Il s’ouvre sur une liste, à la Prévert ou à la Perec, litanie des cafés – aux Clochards célestes, chez Titi ou le Café des
voraces – où la narratrice a dû boire plus que de raison. Cela commence ensuite vraiment par le père, comme dans le premier livre de l’auteure Gagner sa vie, l’usine et l’alcool ayant partie
liée. Ensuite viennent les chapitres « mère », « frère », « sœur » et enfin « je ».
Ni triste, ni plombante, ni complaisante, l’écriture avance à coups de notes vives et profondes, parfois drôles, de questions
aussi. A partir d’une expérience intime, l’auteure nous tend une main universelle.
D. M.
L’Homme à la carrure d’ours
Franck Pavloff,
éd. Albin Michel — 15,20 €
Une force bouleversante emplit ce roman qui nous emmène sur une terre irradiée et glacée du Grand Nord. Depuis trente ans,
plusieurs communautés hostiles vivent dans une Zone que les Autorités ont brutalement ordonné d’évacuer et de détruire. Endurcies, ces âmes entretiennent tristement leur survie, dans leurs
chaumières, au Comptoir, dans les isbas ou à l’église comme pour Misha, la mère adoptive de la jeune Lyouba. Unique femme apte à procréer, elle partage une amitié tendre, profonde et mystérieuse
avec Kolya, l’homme à la carrure d’ours. Porteur de l’héritage de ses ancêtres, celui-ci sculpte l’ivoire et s’évertue chaque jour à faire revivre avec opiniâtreté un jardin de friches. De cet
univers flamboyant, mais où les nuits boréales restent un danger véritable, Franck Pavloff nous parle de ces peurs qui façonnent nos frontières intérieures, et nous transporte, une fois encore,
dans une ode à la liberté des êtres.
V. C.
Je suis une aventure
Arno Bertina, éd. Verticales — 25,20 €
Êtes-vous prêts à suivre un journaliste sportif dans ses réflexions sur la grâce ? Gare aux courbatures ! Il vous faudra :
traverser l’Europe plusieurs fois en moto ; prendre l’avion vers l’Est, vers l’Ouest, vers le Sud ; voyager à bord de taxis collectifs à travers l’Afrique ; vous battre avec des fantômes
d’écrivains ; commettre un casse ; errer pieds nus et boire beaucoup, beaucoup… Ainsi que de vous accommoder de compagnons de route improbables, en commençant par le ô combien célèbre tennisman
Rodgeur Fédérère en pleine crise existentielle, et qui se dédoublera, puis se détriplera (vous verrez comment !), avant de se rassembler (vous verrez comment là-aussi, et ça vaut le détour !) et
de gagner de nouveau ses matchs… Rodgeur aura entre-temps laissé son coach-notre-narrateur dans les bas-fonds de Bamako : à charge pour lui de se rassembler et de trouver
le chemin du retour… sa grâce et sa propre façon d’être présent au monde.
Le tout, en roue libre, comme l’écriture d’Arno Bertina, qui offre un roman inventif et ludique, où diverses formes narratives
s’entremêlent comme autant de perspectives sur l’intrigue en court, dans un style décontracté et très communicatif qui sert, sans paradoxe, un propos, lui, sérieux.
E. B.-M.
Le chapeau de Mitterrand
Antoine Laurain, éd. Flammarion — 18 €
Daniel est comptable. Resté seul à Paris, il décide de s’offrir un plateau de fruits de mer dans une belle brasserie parisienne.
Devant son plateau, il hume son verre de vin blanc quand, juste à côté de lui, vient s’asseoir le Président Mitterrand. Daniel ne pourra plus manger d’huîtres sans penser à ce moment. Le
président oublie son chapeau, Daniel le prend, le pose sur sa tête et s’en va. Il sent tout de suite que quelque chose change, en effet il va avoir le courage de se révolter et sa vie va
basculer. Mais voilà, lors d’un voyage en train, il oublie le chapeau et celui-ci va se poser sur une autre tête, celle d’une femme qui a les mêmes initiales que le président FM , elle
trouvera l’énergie de prendre de bonnes décisions. elle posera le chapeau dans un jardin, un quatrième personnage s’en empare et change de vie. C’est une belle promenade que l’on fait avec
chacune de ces histoires qui nous font traverser une époque, les années 80, qui semble légère et où tout semble possible. Un roman agréable et cocasse.
M.-N. C.
Un pays à l’aube
Denis Lehane, éd. Rivages Noir — 10,50 €
Magistral ! Un livre dont on freine à tourner la dernière page... Boston, Massachussets, 1918, l’aube du 20e siècle. Les
Etats-Unis connaissent le retour des soldats rescapés des tranchées, l’afflux des immigrants européens marqués par le conflit et la révolution russe, facilement - parfois justement - classés
anarchistes ou bolcheviks, la montée du mouvement syndical et du mouvement civique des Noirs américains. Luther, jeune ouvrier noir, arrivé à Boston dans sa fuite après un grave incident, et
Danny, jeune flic irlandais, fils d’un légendaire capitaine de la police, vont se trouver pendant cette année 1919 qui connaîtra la première grève de la police de Boston.
D. Lehane mêle l’Histoire et les trajectoires personnelles à travers des personnages jamais manichéens, des jeunes gens en
recherche d’une identité les amenant à faire des choix parfois radicaux. Il peint magnifiquement la violence d’une société en construction. Les pages contant les émeutes sont extraordinaires,
comme les pages d’introduction décrivant un improbable match de base-ball entre une prestigieuse équipe bostonnienne et des amateurs Noirs, dans un pré en attendant un train immobilisé.
L’écriture fluide, précise (excellente traduction) épouse les instants de violence comme les moments de réflexion ou de retrouvailles familiales.
B. A.
Grâce leur soit rendue
Lorette Nobécourt, éd. Grasset — 21,90 €
À travers la vie de deux écrivains, Unica et Roberto, Chiliens en exil à Barcelone, où de leur rencontre naît Kola, Lorette
Nobécourt explore la question du sens profond de nos vies, du dépassement de nos angoisses et peurs consubstantielles, héritage familial auquel l’on ne peut échapper. Unica et Roberto prônent
« une vie vivante jusque dans les os ». Kola, libéré des ombres de ses ancêtres par le suicide de sa mère, qui trouve ainsi la seule façon de rester debout, et donc humaine, incarne le
puer-senex, la réceptivité au monde de la jeunesse alliée à la maturité du vieillard. Le roman le suit dans sa quête systématique d’absolu, jusqu’à son affranchissement, l’histoire familiale se
résolvant lorsqu’il découvre l’amour qui les a engendrés, lui et sa mère, à l’extrémité de la Terre de Feu. Il est entouré et accompagné d’une multitude de personnages qui donnent encore plus de
richesse et de force à ce roman de la transmission où trois générations se mêlent, s’écoutent et se respectent.
Lorette Nobécourt nous offre un roman complexe, une ode à la vie incandescente et bouleversante. Un roman majeur, de ceux qui
peuvent donner un souffle nouveau. Une langue rare, au service d’une vérité poétique et sans concession.
E. B.-M. et Ch. G.
Fée d’hiver
André Bucher, éd. Le mot et le reste — 16,00 €
Dans un pays du Sud de la Drôme, deux frères vivent dans leur ferme du Val triste, épargnés dix-sept ans plus tôt par leur père,
qui d’un coup de folie assassina leur mère et se donna la mort sous leurs yeux. Le destin de Richard et Daniel croise celui de la belle et féerique Alice, une fille du pays, abîmée par son
mariage avec un lointain cousin, et de Vladimir,
un bûcheron d’origine serbo-croate, en exil.
Au creux d’une nature matricielle, ce roman fait vivre l’amour fraternel et
transpire d’une gourmandise affectueuse pour les femmes vers qui les protagonistes semblent portés comme vers la langue. Dans une écriture aérienne, dont les flocons révèlent la beauté et la
dignité des êtres, tout en faisant miroir à leur noirceur profonde et à leur vilénie, la polyphonie des voix éclot comme la sève qui remonte la feuille par les phrases. Ces voix se rencontrent et
apprennent, strate après strate, à vibrer au ton juste, à s’accorder, en somme, avec elles-mêmes.
V. C.
Dormir avec ceux qu’on aime
Gilles Leroy, éd. Mercure de France — 17 €
A l’aéroport de Bucarest, coup de foudre, dès la première poignée de main échangée avec le beau roumain rockeur Marian, pour
l’écrivain narrateur Gilles Leroy qui sillonne les grandes villes du monde après l’obtention du Goncourt. Il tombe sous le charme de Marian malgré leur différence d’âge, de langue et de culture.
C’est un amour fou, douloureux, une dernière histoire d’amour qui lui rappelle son premier amour russe, ses seize ans à Leningrad. Les chapitres alternent des épisodes en Roumanie, explorant
leurs différences culturelles, remuant le passé de la dictature des Ceaucescu en revenant sur les lieux de leurs méfaits, avec d’autres chapitres appelés « Wanderlust » où Gilles Leroy, confronté
à la solitude existentielle des chambres d’hôtel, relié à Marian par des courriels, en manque de sa peau, de ses yeux, de sa présence, plonge dans la mélancolie. Il est bientôt las de cette vie
nomade, et nostalgique de sa chienne Zazie, de sa maison, de son jardin, conscient d’un amour impossible et qui s’éteint sans souffrance.
C’est une très belle histoire d’amour, rythmée par les voyages, l’errance,
les rencontres, la jalousie, et le fatalisme d’une fin redoutée mais acceptée.
Ch. G.
Chaos sur la toile
Baldursdottir Kristin Marja éd Gaïa — 24,40 e
Karitas poursuit sa vie d’artiste loin de son mari armateur et de ses enfants pris en charge par sa famille. La vente de ses
œuvres lui permet enfin d’envisager de partir à Paris, encouragée par sa mère et ses frères. Or son fils, devenu armateur, lui amène sa fille Silfa abandonnée par sa mère. Elle sent là comme un
signe, et l’emmène avec elle. Entourée d’artistes, elle fait vivre à sa petite-fille sa découverte de Paris, ses musées, jusqu’à ce que son fils et son mari viennent la lui arracher. Elle part
alors à New-York où elle rencontre un grand succès. La mort de sa mère la ramène en Islande : elle s’installe chez l’un de ses frères, entourée d’amies et deux de ses petites-filles qui trouvent
chez elle un vent de liberté et une ouverture. Elle découvre alors aussi les vices cachés de la vie familiale, et s’en va vers Rome...
Femme libre tissant sa vie par-delà les conventions, Karitas est un personnage attachant qui dérange. Mère jugée excentrique,
femme jugée trop indépendante, jamais elle ne renonce à ce qui nourrit sa vie, la peinture. Solidaire avec les personnes déboussolées, elle apporte de la lumière à ceux qui l’entourent. Femme
artiste et libre. Et c’est auprès d’elle que son mari l’éternel absent vient chercher de la tendresse. Magnifique !
J. B.
En nous la vie des morts
Lorette Nobécourt, éd. Grasset — 18,90 €
Il y a des livres que l’on ouvre et dont on ne ressort pas indemne, des livres qui chamboulent et font pleurer tant ils
résonnent et font écho à nos propres sensibilités, des livres qui arrivent au bon moment et répondent à des questions qui étaient en attente de réponses. En nous la vie des morts est un de ces
livres là en plus d’être un récit initiatique.
Nortatem vient de perdre son ami d’enfance, qui s’est suicidé. Guita sa meilleure amie est partie pour quelques mois en France.
Il est seul face à ses angoisses, face à l’incompréhension, face à la vie. Il se retire au fin fond du Vermont, avec une caisse de vin et un livre En nous la vie des morts. Il touche le fond, il
ne sait plus, il est perdu. Il ouvre le livre et chaque chapitre, où se mélangent ses souvenirs et des histoires qui l’emmènent dans des mondes lointains et un peu fantastiques, va l’aider à voir
la vie et à se reconstruire, à se retrouver. Guita est aussi une figure importante et un très bel accompagnement dans les étapes successives de Nortatem. Un très beau livre dont on reste imprégné
longtemps.
M.-N. C.
Autres plaisirs
Désolations
David Vann, éd.Gallmeister — 23,40 e
Dans un pays froid sur une île perdue,
déserte, le blanc à perte de vue, le froid la tempête. L’angoisse est présente et l’on
pressent à chaque page la fin inéluctable. Celle d’une relation tragique entre un homme et une femme, d’un couple qui se
disloque comme la glace. On reste suspendu, on a froid, et les paysages sont magnifiques.
Des Cailloux dans le Ventre
Jon Bauer, éd. Stock, coll. La Cosmopolite 22 e
Ce roman se construit sur une alternance :
la voix du narrateur à 8 ans, et celle de ses
27 ans, qui le voient assister sa mère mourante, rentrant pour cela chez lui, là où il
n’a jamais été, pour elle, le bon fils. Comment exister auprès d’une mère dévastée par la culpabilité et qui, reniant son
enfant, cherche en d’autres celui qu’elle a perdu ?
Les vies de Luka
Arnaud Cathrine, éd.Verticales — 13,50 e
Luka a 17 ans. L’âge de s’arracher à ce quartier chiche de Liverpool où elle vit entre une mère triste et résignée, un oncle
sans autre projet pour elle que de l’enfermer dans une vie aussi minable que la sienne, et son frère, ami précieux. Mais Luka veut Vivre. Y parviendra-t-elle ? Une écriture aussi juste que
délicate, respectueuse de cet âge singulier. Bravo !
HHhH
Laurent Binet, éd. Livre de Poche — 7,50 e
Hallucinant récit de l’attentat perpétré
contre Heydrich à Prague en 1942, ce roman est une performance littéraire. Tout en mettant en scène de façon précise les
lieux,
les protagonistes, les engrenages et le contexte, l’auteur s’interroge sur son droit à inventer des dialogues, à enrichir
l’histoire par des scènes reconstituées, bref à faire œuvre de romancier autour de faits historiques.
Tom, petit Tom, tout petit homme,
Tom
Barbara Constantine, éd. Calmann-Levy — 15 €
Tom a 11 ans, il est futé et mature et s’élève comme il peut, sa jeune mère de 24 ans a d’autres chats à fouetter ! Il se prend
d’amitié pour Madeleine, une vieille voisine qui vit seule avec son chat « le mité » et son chien « balourd ». Samy violent et tendre va surgir dans leur vie... Un roman où l’on parle de choses
graves avec humour et humilité.
Cannisses
Marcus Malte, éd. Atelier n°8 — 12 €
À la mort de sa femme, ce père de famille
se persuade que le décès de celle-ci est dû
à leur mauvais choix. Il aurait fallu acheter la maison d’en face, dans ce lotissement de banlieue. Désormais il va
« tout » mettre en œuvre pour récupérer cette maison. Un livre cynique, diabolique… Hitchcock n’est pas loin !
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