Le sens du poil
D’abord, vous le noterez, c’est le Printemps, le Printemps du livre bien sûr, une suite de bons moments à partager autour de la littérature, en compagnie des écrivains. Nous n’allons pas bouder
notre plaisir, puisqu’il nous est donné de retrouver des amies de longue date, Marie-Hélène Lafon et Michèle Lesbre. Et de découvrir des jusqu’alors inconnus. Je nomme volontiers ici : Angélique
Villeneuve, Nathalie Démoulin, Bruce Bégout, Olivier Truc... Nous en avons parlé entre nous, autour de nous, loin parfois. Les voici qui arrivent.
Un bonheur ne venant jamais seul, j’ai eu le plaisir tout récent d’écouter Jean-Pierre Siméon. Directeur artistique du Printemps des poètes, cet écrivain – poète, dramaturge, critique - met toute
son énergie souriante à défendre une certaine idée de la poésie. Celle qui se partage et fait
circuler de l’émotion, celle qui lie et relie. À l’opposé donc des élucubrations solitaires et des
mièvreries nombrilistes qu’on s’emploie à nous faire passer pour de la poésie.
Mais si elle se partage, la poésie dont Siméon se fait le héraut est avant tout une arme de combat. Combat contre l’ordinaire du langage, contre le lisse et le médiatique, contre les facilités
dont s’abreuvent les cerveaux disponibles. Contre la quiétude du monde marchand, où rien ne vient faire de vague. La poésie au contraire doit inquiéter. Déranger. Elle doit provoquer une sortie
de route qui nous fait endoloris et étonnés.
Le rapport avec le Printemps du livre ? Tout simplement une conviction : ce que dit Siméon de la poésie s’applique, me semble-t-il, à la littérature tout entière. J’attends du romancier
aussi qu’il m’inquiète, qu’il me fasse sortir de mes gonds, que son écriture fasse obstacle, qu’elle m’arrête et m’irrite s’il le faut. J’irai donc écouter au Printemps du livre des auteurs qui
ne me caressent pas dans le sens du poil.
Danielle Maurel
À demi-mots
Geronimo a mal au dos
Guy Goffette, éd. Gallimard — 16,90 €
Le père de Simon est mort. Près du cercueil qui trône magnifiquement dans le salon, les souvenirs de l’enfance reviennent dans
la tête du narrateur avec la force du boomerang : le quotidien près d’un père exigeant et brutal qui d’un seul coup de poing asséné violemment sur la table familiale mettait un terme à toute
velléité d’expression de sa femme et de ses quatre enfants, plongeant la maisonnée dans un silence apeuré. Ce père, pour qui on ne vient pas sur terre pour s’amuser, et qui était dans
l’incapacité d’exprimer sa tendresse et son amour pour ses enfants, a mis pourtant dix ans à se remettre du départ de Simon, son fils ainé. Ce fils prodigue, trop occupé entre sa vie d’artiste
peintre et ses aventures féminines, n’a rendu que de brèves visites à son père, entretenant un maigre lien épistolaire par l’envoi de cartes postales. Et Simon est envahi par le chagrin et la
culpabilité de n’avoir pas pu et pas su accompagner jusqu’à ses derniers instants celui qui aimait se faire appeler du nom du chef apache.
Un livre bouleversant, où l’on retrouve Simon, l’enfant blessé d’ un été autour du cou le premier roman de Guy Goffette, qui
aujourd’hui se penche sur son passé d’adulte avec toute la poésie que l’on connait de cet auteur et qui dédie son livre à l’homme de sa vie, « son père ».
F. D
Parfums
Philippe Claudel, éd. Stock — 18,50 €
Philippe Claudel nous raconte les odeurs, les parfums qui ont jalonné sa vie, qui l’ont fabriqué. Il écrit les petites choses,
l’indicible, le parfum de la première amoureuse, les effluves du maquillage de la jeune fille qu’il serre dans ses bras dans le premier émoi de la boum de l’adolescence, l’odeur du brouillard des
petits matins à la campagne, la cannelle des gâteaux de Grand-mère, nous avons alors son goût dans la bouche et nous voilà plongés dans notre propre enfance, car au fond c’est notre histoire
commune qu’il égrène au fil des pages, douceur des souvenirs mais aussi leur violence quelquefois : odeur de charogne, de cimetière, de vieillesse et de mort.
C’est une série de petits chapitres qui construisent ce livre. On lit quelques lignes de « draps frais », on ferme les yeux et
ce sont les senteurs des draps de notre propre enfance qui nous reviennent, lavande discrète et odeur de linge qui sèche. Le talent de l’auteur est bien là : il nous livre à touches discrètes les
émotions olfactives de sa vie, il raconte ainsi des lieux, des gens, des saisons et il nous donne la liberté, en le lisant, de retrouver les nôtres.
D. B.
Comment trouver l’amour à cinquante ans quand on est parisienne
Pascal Morin, éd. Le Rouergue (coll. La Brune) — 18 €
Derrière son titre humoristique et à rallonge, se cache un roman qui pose des questions sur la vie, l’humain, le racisme, la
psychanalyse, les relations entre hommes et femmes, les Parisiens et les provinciaux… beaucoup de sujets variés abordés avec humour et optimisme.
Catherine Tournant est le personnage central, autour d’elle s’articule un petit nombre d’acteurs avec chacun leur problème de
vie. Professeur de français
en banlieue, Catherine est divorcée et vit seule dans son appartement parisien. Elle aime son métier, et c’est en voulant aider
une de ses élèves, qui vient de perdre sa maman, que tout commence et s’enchaine. Catherine, qui a sa vie bien réglée, va tout à coup prendre du recul. Le hasard va mettre sur sa route un
plombier à la peau magnifiquement noire… et dans la foulée son père, magnifique aussi. Les personnages entrent en scène au fur et à mesure, on suit leur itinéraire, leur évolution. Ils sont
sympathiques, attachants, parfois cocasses comme certaines scènes, entre autres celle de l’enterrement où le cercueil devra descendre en biais, car il est trop large. Un bon roman qui fait du
bien.
M.-N. C.
Dans l’ombre de la lumière
Claude Pujade-Renaud, éd. Actes Sud — 20,80 €
Carthage, an 384 de l’ère chrétienne : Elissa est revenue après sa répudiation, laissant derrière elle son fils et son amour.
Elle vit chez sa sœur et son beau-frère potier et court les rues de la cité pour livrer les commandes. Et voilà qu’elle prend de plein fouet l’annonce de l’arrivée de l’évêque d’Hippo Regia, son
Augustinus, venu prêcher.
Alors, elle se souvient : la rencontre sur la falaise, l’amour fou, la grossesse, la naissance, la belle-mère envahissante et
trop parfaite, les ambitions et questionnements d’Augustinus, le départ pour l’Italie, Rome puis à Milan la répudiation qui faillit l’emporter vers la folie.
Le récit se fragmente dans celui de la vie quotidienne, de sa famille et de ses amis, dans les discussions avec Silvanus,
copiste érudit des écrits d’Augustinus, en particulier les Confessions. Elle reste discrète, muette en société sur sa relation avec celui qui est devenu un grand homme. Il est celui qui l’a fait
souffrir et persiste à travers certains de ses écrits. Mais jamais elle ne laissera filtrer un reproche. Elle garde sa conviction et mène une vie, amputée certes, mais toujours droite dans les
dernières années de l’empire romain.
Généreuse et lumineuse Elissa qui cherche la clarté dans les fruits et les légumes, dans les échappées ouvertes par les ruelles
et enfin dans la mer.
B.A.
Phrixos le fou
Miquel de Palol, éd. Zulma — 22,50 €
Barcelone XXe ou XXIe siècle. Une guerre nucléaire a été déclarée et la capitale catalane subit à son tour, après d’autres
villes, la dévastation et l’anarchisme.
Le narrateur, jeune homme de famille bourgeoise, est envoyé par sa mère dans un lieu sûr dissimulé en pleine montagne. Il se
retrouve dans une immense demeure où riment architecture flamboyante et toiles de maîtres, entouré de personnalités issues de la haute société liées aux instances politiques et
financières.
Là, pendant trois jours - le temps de ce premier tome - il va faire la connaissance de ses hôtes et compagnons d’exil à travers
une série d’histoires racontées au fil des moments communs. Chacun dévoilant tour à tour des bouts de vie privée ou professionnelle, on découvre (en partie) ce qui a constitué cet univers de
l’argent et du pouvoir. Ces « histoires » vont bien au-delà de faire passer le temps, elles sont aussi le lieu de réflexions philosophiques, humanistes voire mathématiques qui semblent revêtues
d’un caractère testamentaire.
Autour d’une écriture splendide, Miquel de Palol, nous entraine dans une intrigue tout en nuances, s’appuyant sur les registres
du polar pour aider à dévorer les 400 premières pages de la trilogie : Le Jardin des Sept Crépuscules.
Il nous faut alors maintenant patienter dans l’attente des traductions de Googol et Le Joyau retrouvé, la suite et fin de ce
merveilleux roman.
Y.M.
À travers les champs bleus
Claire Keegan, éditions Sabine Wespieser — 22 €
Ce recueil de huit nouvelles nous transporte dans l’Irlande rurale. L’Irlande des landes battues par les vents, des fleurs
piquées d’embruns, de bétail efflanqué, mais où des gens vivent, intensément, malgré ce masque lisse porté pour faire front aux rudesses, du climat certes, et de la société traditionnelle aussi.
Les femmes y sont déterminées. Elles poursuivent un projet, ligne de conduite ou d’espoir, qui les tienne. Résister, cela peut se résumer à conserver en soi son rêve, à le distiller
parcimonieusement année après année, coûte que coûte, mais avec légèreté, ruse et ironie. Les hommes font de leur mieux, et courent derrière ce retard qui caractérisent leur commerce avec les
choses du quotidien.
Claire Keegan génère une écriture scintillante, si concise et ciselée, que chaque nouvelle pèse comme un roman en ce qu’elle
procure chez le lecteur d’émotions et d’images inédites, en ce qu’elle ressuscite de souvenirs et de sensations physiques. Pourtant, rien n’y est affirmé, rien n’y est expliqué. Les personnages
sont dépeints comme le paysage, par touches, par portraits furtifs inscrits dans un instant, celui où on jette un coup d’oeil par une fenêtre ou par dessus une épaule. Une ode à la complexité
d’être et une ode à la campagne irlandaise, entremêlées.
E. B.-M.
La Veuve
Gil Adamson, éd. Christian Bougois — 8,40 €
Mary a 19 ans, elle est veuve et en cavale. Elle fuit dans la nuit deux hommes roux et leurs chiens. Très vite, on sait que son
veuvage est de son fait et que ses poursuivants sont ses beaux-frères. Elle n’a pas de ressources mais une grande force de volonté, de détermination et de débrouillardise. Dans sa fuite éperdue
dans le Canada encore sauvage et hostile du tout début du 20e siècle, elle va rencontrer des êtres humains qui vont contribuer à lui redonner foi dans la vie : une vieille femme riche qu’elle
volera sans vergogne; un coureur des bois qui lui apprendra à la fois la survie dans la montagne et l’amour ; un Indien Crow qui la conduira auprès d’un très original pasteur dans la bourgade
minière de Franck (Alberta) bientôt dévastée par un glissement de terrain ; un nain propriétaire d’un comptoir qui deviendra son ami.
Ce livre est un western avec traque et voleurs de chevaux, mineurs ivrognes et crasseux, aventuriers et trappeurs. Mary est une
superbe figure féminine, meurtrière dont la vitalité rachète les errements. Et la nature canadienne, violente, exubérante, lui fait un décor somptueux.
B.A.
Les filles de l’ouragan
Joyce Maynard, éd. Philippe Rey — 20 €
Dans les années 50, deux filles naissent le même jour, Ruth Plank fille de Connie et Edwin fermiers et Dana Dickerson fille de
« Val » et Georges qui rêvent leur vie. Chaque année les deux familles se rencontrent systématiquement malgré la transhumance permanente des Dickerson à la recherche d’un nouvel Eden, et le peu
de points communs entre les deux familles. D’un chapitre à l’autre les voix des deux filles s’élèvent. Elles vont toutes deux grandir dans des vents contraires par rapport à leurs familles. Ruth,
si elle accompagne son père dans ses travaux fermiers, se révèle vite une artiste. Dana résiste à ses parents fantasques en se révélant un goût pour l’agriculture. Si elles se rencontrent peu,
elles vont tisser des liens à leur manière, Ruth en tombant amoureuse de Ray le frère de Dana et Dana en puisant auprès du père de Ruth son goût pour l’agriculture.
A la mort de Connie, chacune va deviner à sa manière un très grand secret de famille qui les a liées pour la vie et va les
amener à joindre leurs destinées à jamais.
J. B.
La nuit tombée
Antoine Choplin, éd. La fosse aux ours — 16 €
Deux ans et demi se sont écoulés depuis l’accident de la centrale de Tchernobyl. Gouri roule vers la zone interdite sur sa moto
à laquelle il a accroché une remorque. Il espère récupérer dans son village Pripiat la porte de la chambre de sa fille Ksénia, malade depuis la catastrophe. Cette porte est chargée de
souvenirs d’un temps révolu.
Il s’arrête en chemin dans un village quasiment déserté pour passer la soirée avec ses amis Véra, Iakov avec qui il a travaillé
sur le chantier : éteindre l’incendie, remblayer, détruire les maisons. Iakov se meurt des suites de ce travail, Gouri s’en est sorti, rappelé rapidement sur Kiev comme écrivain public. C’est
avec une grande tendresse et beaucoup de dignité que Gouri, poète, aidera Iakov à écrire quelques mots pour Véra, ceux qu’il n’aura pas su lui dire avant de mourir.
C’est un récit émouvant, intense avec des mots précis, justes, pour ne pas oublier ceux qui ont sacrifié leur vie pour tenter
d’arrêter le désastre, les enfants morts malades de l’atome, les lieux dévastés, cette belle nature d’avant les arbres incandescents et les animaux livrés à eux mêmes.
Ch. G.
Profanes
Jeanne Benameur, éd. Actes Sud — 20 €
Octave Lassalle, ancien chirurgien de 90 ans, vit seul dans une grande maison avec un jardin aux senteurs
envoutantes.
Il décide pour la fin de sa vie de s’entourer de 4 personnes (3 femmes et un homme) qui vont se relayer tout au long des
journées autour de lui avec chacune une tache bien définie. Il ne les a pas choisis au hasard, chacun d’eux porte une fêlure. Peut-être comme la sienne encore à vif. Sa fille, Claire, est morte
dans un accident, elle avait 19 ans, depuis il traine une culpabilité, celle de ne pas l’avoir sauvée.
Petit à petit un lien se tisse entre tous ces personnages, leurs histoires vont se confronter. C’est la grande histoire de la
vie qui va sous nos yeux prendre pour chacun une tournure différente, un éveil pour certains. Octave est un grand amateur de haïkus, qui sont comme une bouffée d’air.
C’est difficile de mettre des mots sur l’écriture de Jeanne Benameur, tant elle touche, des mots simples qui vont au plus
profond de notre être, peut-être peut-on la qualifier d’intime, de charnelle. C’est un livre qui vibre, et que l’on a envie de relire dès que se ferme la dernière page.
M.-N. C.
Autres plaisirs
L’envolée belle
Mylène Mouton, éd. À plus d’un titre — 16 €
Apolline vit seule et plus ou moins abandonnée par ses proches, dans un hôpital avec une maladie qui la ronge ! On vient la voir
avec parcimonie, le reste du temps elle regarde les oiseaux, la nature. Le jour où elle doit cesser ses promenades, peu à peu, elle se transforme en oiseau. Un récit qui traite d’un sujet dur
avec une belle légèreté.
Le dernier Lapon
Olivier Truc, éd.Métailié — 22 €
Noir, très noir, et pas seulement parce que l’intrigue
se passe dans la nuit polaire.
L’histoire mêle anthropologie, géologie et politique. Les personnages sont bien campés : des méchants très méchants, un policier
des rennes sami et une policière norvégienne qui apprend, un éleveur résistant. Il fait sombre, il fait froid, le modernisme se heurte au traditionalisme et à l’obscurantisme sectaire. C’est
excellent !
L’armoire des robes oubliées
Rilka Pulkkinen, éd. Albin Michel — 21,10 €
À l’occasion d’une visite à sa grand-mère Elsa, gravement malade, Anna se fait prêter une robe ayant appartenu à Eeva et
découvre un secret de famille autour de ce personnage, baby-sitter attitrée d’Eléonora, la fille d’Elsa, et qui avait
permis à celle-ci de conjuguer son rôle de mère et son métier et à Matti son mari, artiste peintre, de trouver l’inspiration dans l’amour absolu. Mais Eeva avait ensuite été « rayée de la
carte ».
La Ferme de Navarin
Gisèle Bienne, coll. L’un & l’Autre - Gallimard —
14,75 €
Parce qu’il est des événements, des causes et des vies
humaines sacrifiées dont il faut se souvenir, Gisèle Bienne nous entraîne sur les pas de Blaise Cendrars à la recherche
de la Ferme de Navarin. Il n’en reste aujourd’hui qu’un monument-ossuaire sur les hauteurs de la campagne picarde, dominant un paysage encore bouleversé.
D’acier
Silvia Avallone, éd. Poche — 12,50 €
Deux adolescentes italiennes, Francesca et Anna, l’une
blonde et l’autre brune, vivent dans la ville de Piombino polluée par les aciéries, face à l’ile d’Elbe, paradis des touristes, qui
alimente leurs rêves.
Violence des hommes, soumission des femmes, misère, prostitution, drogue, argent facile, mais aussi moments de bonheur volés
pour cette jeunesse du début des années 2000.
Abîme et autres contes inédits
Jean Meckert, éd. Joseph K. — 7,60 €
On retrouve dans ces trois textes inédits l’âpreté de Jean Meckert, son écriture directe, la vie des paumés qu’il donne à voir.
Chambres d’hôtel pisseuses, valises en carton, épaules baissées devant la misère. Loin de la solidarité, le chacun pour
soi, la haine. La première nouvelle, Un meurtre, est à ce titre magnifique et terrible.
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