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   RetD 51Écrire, lire

 
Écrire est un acte étrange, car c’est un acte personnel destiné au partage : expression de l’imaginaire et de l’imagination ; exutoire de sensations et de sentiments intimes ; mise en scène d’expériences particulières et d’angles de vue, dit de soi à destination d’autres généralement inconnus... Le tout malaxé, recomposé, transformé par l’écriture qui, quand elle est littérature -roman essai ou poésie- nous bouscule, nous interroge et peut aller jusqu’à nous bouleverser parce que le prisme  en devient universel.
Ainsi la 11e édition du Printemps du Livre de Grenoble nous a emmenés à la rencontre d’écrivains merveilleux qui ont su nous faire partager leurs questionnements et leurs incertitudes, mais aussi parfois leur révolte face à un monde dont l’axe semble se tordre.
Et ce sont les à-côtés de l’Histoire officielle que beaucoup d’entre eux nous content :
dans les prémices de ce Printemps,
Antoine Choplin et Michaël Ferrier mettent en mots la vie vraie ou plutôt la « demie-vie » de la catastrophe nucléaire ; plus tard, Martin Vanier nous interroge sur les « territoires truffés de lieux qui fonctionnent en réseaux » ; dans le cœur de l’action, Nathalie Démoulin, Bruce Bégout, Jean-Noël Blanc, Olivier Truc,
Michèle Lesbre, Marie-Hélène Lafon, Angélique Villeneuve, Kent Meyers, Jakuta Alikavazovic, et tant d’autres, chacun à leur manière, donnent la parole aux gens plus ou moins « ordinaires » et font de leur vie un parcours, une création, un sursaut, un roman. Et si nous nous reconnaissons un tant soit peu dans leurs dits et tentons d’en faire quelque chose, c’est alors que leur particulier est bien devenu partage, dans l’acquiescement ou le désaccord, l’adhésion ou le rejet, ou plus simplement le désir d’aller plus loin en leur compagnie.
Oui, l’écriture est une « espèce d’espace » très spéciale, à nous tous de la faire vivre !


Bernadette Aubrée

 

 

À demi-mots

 

Le dernier des treize
Mercedès Deambrosis, éd. La Branche — 15 €

Treize ados se jurent un jour de ne jamais renoncer à leurs idéaux. Ils décident de confier à l’un d’entre eux le soin d’engager un tueur à gage, pour une somme assez importante, qui interviendra si le pacte n’est pas respecté. Ils font partie de cette génération qui a raté mai 68, Woodstock, et a dû se contenter des petites manifs contre la loi Debré … Aujourd’hui, ils ont tous la cinquantaine, ont trahi leurs idéaux, ne se fréquentent plus vraiment mais travaillent tous dans la même entreprise de surveillance informatique. C’est alors que les décès au sein du groupe vont se succéder. Un policier, fils de préfet, un peu dandy, tranchant complètement sur ses collègues par son attitude, ses vêtements, son langage est chargé de l’enquête. Le narrateur principal, le dernier des treize, se retrouve suspect numéro 1. C’est un polar drôle, les victimes ont des caractères assez impétueux et fantasques, les relations entre l’enquêteur et ses parents sont conflictuelles, les autres policiers sont proches de la vulgarité et la supérieure de l’entreprise est calculatrice, froide et arriviste. Voilà un beau cocktail rythmé par un mort tous les treize jours !
Ch. G.

Accabadora
Michela Murgia, éd. Livre de Poche  — 12 €

Maria est la « fill’e anima » de Bonaria Uriai qui l’a adoptée à l’âge de six ans. C’est auprès de Bonaria, veuve jamais mariée -son fiancé est mort dans les tranchées de la Piave- qu’elle va grandir, apprendre, questionner aussi sans obtenir toujours de réponse. Maria n’est pas orpheline, mais sa mère qui ne l’a pas désirée et le fait savoir, l’a volontiers « cédée » à Tzia Bonaria, l’accabadora, la femme qui donne la mort. Maria va à l’école, aime aussi apprendre la couture, métier officiel de Bonaria. Elle comprendra tardivement la fonction de celle-ci dans le village et se révoltera de cette ancienne coutume sarde qui permettait une forme d’euthanasie.
La figure de cette femme porteuse d’un lourd fardeau d’attentes pour le soulagement des mourants est attachante. Elle remarque Maria dans un moment qui nous est sensuellement décrit : jus de cerises noires et fourrure douce, petit larcin et grande intelligence. La vie quotidienne dans ce village sarde des années 50 est à la fois dure et pleine de petits bonheurs et l’auteur nous y introduit tout en nuances et sans pathos malgré des moments d’une grande intensité.
B. A.

Les Prétendants
Marco Lodoli, éd. POL — 23 €

Les Prétendants regroupe trois courts romans, convoquant chacun un visage poétique de la nuit romaine, servis par la même écriture riche, métaphores surprenantes et images hallucinées, dont le foisonnement est une délectation.
Dans La Nuit, Costantino, personnage candide qui refuse de cesser de croire en l’Amour, est mené à travers la ville par les deux hommes de main de son patron, le Fou, pour sa dernière nuit. Il se remémore sa vie depuis que le Fou lui dicte ses missions. De réaliste, le récit devient fantastique, bravo !
Le Vent, dans un style plus comique, parcourt Rome sur les roues d’un taxi-driver de nuit, et d’un étrange client. Lodoli s’invite dans l’action, et interroge directement son écriture.
Les Fleurs parle également d’écrire. Postier, le narrateur se consacre à la poésie et part s’installer à Rome, où lui aussi fait des rencontres inattendues.
Trois histoires, trois ambiances, et pour chacune un démiurge qui tire les ficelles de la marionnette-personnage-principal : le Fou, Lodoli lui-même, un directeur de revue littéraire ; comme si, malgré le fol espoir qui habite chaque personnage, leur destin jamais ne leur appartenait.
E. B.-M.

Messages de  mères inconnues
Xinran, éd. Picquier poche — 8 €

Journaliste et romancière, Xinran écrit l’histoire des Chinoises depuis 1997. Dans ce dernier livre elle témoigne pour toutes ces femmes qui ont subi la pression de la politique de l’enfant unique : ayant mis au monde une fille, elles l’ont abandonnée ou l’enfant a été tuée dès la naissance. Elle écrit pour toutes les petites filles qui ont été adoptées par des familles étrangères et qui se demandent, de par le monde, pourquoi leur mère chinoise l’a laissée sur un quai de gare. Pour les Chinois, seuls les garçons pouvaient faire brûler l’encens sur l’autel des ancêtres, seuls les garçons dans la Chine traditionnelle avaient d’autres terres à cultiver, les nouveaux-nés filles n’étant que des bouches à nourrir. Ce sont quantités d’histoires bouleversantes, désespoir de toutes ces femmes qui toutes leur vie ont été condamnées au silence devant leur effroyable destin.
C’est aussi un poignant témoignage sur la condition féminine en Chine, mais ne nous y trompons pas, ces pratiques ont perduré jusqu’à il y a peu et encore maintenant...
Xinran ne juge pas, ayant été prise elle-même par le chaos de l’Histoire, elle est la voix de ces femmes qui se sont confiées et c’est terrible.
D. B.

L’homme qui savait la langue des serpents
Andrus Kivirähk, éd. Attila — 23 €

Ce roman estonien se passe au treizième siècle, dans la rivalité entre le monde ancien et le nouveau. Les Allemands envahissent l’Estonie et viennent avec leurs moines et leurs soldats implanter une nouvelle vie basée sur la culture des champs, le pain et des croyances absurdes !
Il y a dans la forêt tout un monde … des hommes des femmes qui y vivent et parlent la langue des serpents et communiquent avec d’autres animaux.
Ils vivent avec leurs croyances naïves et excessives, et se nourrissent de viande. La forêt se dépeuple et le village en bordure se densifie… les anciens de la forêt deviennent des paysans, des agriculteurs, et se mettent à croire aux nouvelles religions !
Quand Leemet naît, il n’y a plus grand monde dans la forêt, mais il reste sa famille : sa mère cuit des élans à longueur de journée, sa sœur s’amourache d’un ours, son oncle lui apprend la langue des serpents (il sera le dernier), sans oublier quelques personnages truculents et le monde des serpents.
Roman foisonnant et plein d’humour, qui semble se lire comme un conte mais qui finalement se lit à plusieurs degrés, et décrit la fin d’un monde en pleine mutation.
M.-N. C.

La malédiction
Hyam Yared, éd. des Equateurs — 18 €

Hala grandit à Beyrouth pendant la guerre. Elle vit entre deux terreurs, celle des évènements et celle de sa mère qui persécute ses enfants, et entre deux cultures, l’arabe et l’occidentale. Son enfance est ainsi confrontée à des violences de toutes sortes, sociale, guerrière et maternelle. Dans un monde gouverné par les hommes, et sous la coupe d’une mère abusive, elle est cruellement empêchée dans le développement de sa féminité. Tout est contrôlé et le plus souvent interdit : amitiés, appétit et gourmandise, sensualité, plaisir. Elle se bat à l’instinct, comme un animal en cage, d’où des blessures terribles. Puis l’ultime erreur du mariage, et un meurtre.
Dans une langue âpre et rude, incisive, percutante, Hyam Yared nous entraîne au plus près de son héroïne et de ses batailles, nous fait partager son désarroi et ses douleurs, sa rage aussi. Non sans introduire dans son texte une ironie mordante, comme pour marquer des pauses. De surcroît, à l’occasion de la narration surréaliste d’un procès, elle utilise avec talent une écriture poétique d’une grande beauté, dans un récit pourtant terriblement noir.
Un livre qui empoigne.
M. R.

Du côté de Canaan
Sébastien Barry éd. Joëlle Losfeld — 19,50 €

A 89 ans, Lilly Bare vient de perdre son petit-fils Bill et va, durant dix-sept jours « sans Bill » qui forment les chapitres de ce livre, faire défiler sa vie, marquée par les deuils et l’exil. Une vie dont elle considère, après la perte de ce dernier être cher, qu’elle est parvenue à son terme. Mais, avant de disparaître, elle doit raconter. L’histoire de Lilly, depuis qu’à 18 ans elle a dû fuir l’Irlande pour le « côté de Canaan » de New York à Chicago puis Cleveland, est celle des hommes de sa vie – frère, mari, petit-fils... - et de leur perte, soit par la mort soit par l’abandon ou la trahison. C’est aussi, dans l’Amérique puritaine et intolérante, où elle se retrouve veuve, celle de la place que certains lui font par fidélité à son passé irlandais et son rapport aux personnes de couleur. Un livre qui parle avec une douceur paradoxale de ce sentiment du déracinement et de la nécessité d’aimer et d’être aimé pour y faire face, et de l’impossibilité de vivre dans la fuite du pays passé.
J. B.

Canicule et vendetta
Thierry Renard, éd. Le bruit des autres — 12 €

Rien n’est vain dans une écriture qui donne ; qui ouvre des portes sur ce qui l’avive et la rend ardente et nécessaire.
La parole du poète s’amorce lors d’une traversée Marseille-Ajaccio. Il a 39 ans, désormais, et 152 fenêtres ouvertes
sur son âme. Il revient sur cette île dont la beauté est de
lumière et de bleu, faite d’imprévus et des « charmes les plus barbares » ; cette île dont il n’était jamais reparti « entièrement indemne ».
L’errance le happe et s’esquissent des lieux intérieurs où il invite ceux qui l’ont nourri au fil des années. Des femmes, des amis, des compagnons de route,
et d’autres complices ou grands frères tel Brautigan, Camus ou Eluard…
Ses souvenirs de jeunesse affluent avec l’écho d’une révolte nourrie au grain du communisme, et tissent l’espérance, encore saillante, d’une poésie de l’agir. Simple et transparente, l’écriture de ce court récit a le mouvement indéfectible de la mer qui ramène sur les plages de Corse la nostalgie du temps écoulé, et ce désir de liberté qui nous hèle : « Ne nous hâtons pas… Prenons le temps de vivre, de dire, d’agir plutôt et d’espérer. La vie est ainsi, sans cesse menacée. Ne nous hâtons pas ! Prenons le temps de lutter. »
V. C.

Chronique d’hiver
Paul Auster, éd. Actes Sud — 22,50 €

Dans son dernier livre, Paul Auster a choisi de se raconter à la deuxième personne créant ainsi un miroir entre lui et son personnage. Un faux dialogue s’installe alors entre eux.
Le début du récit, pour le moins surprenant, nous conte les plaies et bosses de Paul Auster enfant à l’adulte d’aujourd’hui, les parties de baseball, la maladie, les échecs amoureux.
Puis ce sont les lieux de vie de l’auteur qui défilent à la façon d’un catalogue. Mais loin d’être ennuyeuse, cette énumération apparaît vite comme une petite musique qui nous entraîne sur les traces de l’auteur, de Paris, à Brooklin. Brooklin, sa ville qu’il n’a jamais quittée. Ses émotions, ses sentiments émaillent tout le texte : mitigés vis-à-vis de son père, affectueux pour sa mère, amoureux pour sa femme. Quant aux situations douloureuses, elles sont évoquées de façon presque humoristique, appuyées par un style enlevé. L’auteur nous offre aussi une superbe ode à son épouse et son amour pour elle illumine toute la dernière partie du récit. Finalement, un Paul Auster humain.
M.-F. N.

La cité des oiseaux
Adam Novy, éd. Inculte — 20 €

Dans une ville inconnue à la frontière de la Hongrie et de l’Oklahoma, deux êtres, père et fils, vont voir leur vie basculer dans le tréfonds le plus noir. Cette cité peuplée de Gitans et de Norvégiens vit sous la coupe dictatoriale du Juge et de son armée de RougeNoirs maintenant l’ordre entre le monde du dessus et celui du dessous. Ce dernier est occupé par les Gitans, développant une économie parallèle, exclus de toute possibilité de vie dans le dessus réservé aux nantis, ou à de rares exceptions. Ceci jusqu’à l’envahissement de la ville toute entière par des milliers d’oiseaux, obstruant jusqu’à la lumière du soleil. Zvominir le père et Morgan le fils, exilés suédois, vont alors prendre une place toute particulière. Ils ont en effet le don de diriger les oiseaux.
Au travers de ce monde étrange, Adam Novy nous entraine dans un récit haletant où les êtres dévoilent tour à tour leurs différents côtés, parfois jusqu’au plus exact opposé là où la haine côtoie ou balaie l’amour. Un monde imaginaire par sa géographie mais si réel dans sa psyché où les mythes et croyances baignent dans le sang du Mal.
Y.M.

 

 

 

 

Autres plaisirs

 

Les frères Joseph
Serge Revel, éd. Rouergue — 19 €
Eté 1914, un village du Dauphiné : un paysan s’apprête à moissonner, heureux de voir ses 4 garçons, dont le deuxième
prénom est Joseph, pleins de vie, mener à bien leurs projets. A travers les notes du cadet, Louis, on suit leur destin brisé par la tragédie de la Grande Guerre. Ecrit à partir des carnets d’un soldat et des lettres entre poilus et leur famille.


Dans les plis du kimono
Jocelyne Godard, éd. Picquier Poche 12,20 €.
Japon, fin du XIIe siècle. Masako refuse l’époux choisi par son père et part délivrer celui qu’elle aime, prisonnier d’une île… Elle veut faire de lui le premier shogun du Japon. Rusée, elle n’a cesse de faire et défaire ses plans ; elle ordonne et se bat, comme les hommes ; enfante et intrigue, et porte son clan au triomphe. Un tempérament à suivre !
 

 

Le reste est silence
Carla Guelfenbein, éd. Actes sud — 21,30 €
Les écueils de la vie, vus par Tommy, enfant malade et lucide, qui apprend par hasard que sa mère s’est suicidée. Juan, le père chirurgien, ne se remet pas de cette mort et Alma, sa nouvelle femme, traîne un passé douloureux. Entre eux, un mur de non-dits qui se fissure au fil du récit en révélant des secrets enfouis. Un livre très émouvant et sensible.
 

 

Le peintre d’éventail
Hubert Haddad, éd. Zulma — 17 €
Roman aussi fin et délicat que le sont les pétales d’une pivoine, où l’éphémère est célébré. Dans la pension de Dame Hison, les êtres abîmés se cachent, et trouvent réconfort auprès d’un splendide jardin. L’un d’entre eux, au contact du vieux jardinier-peintre, apprend à capter l’émotion pure pour la transformer en art.

Les poissons ne ferment pas les yeux
Erri de Luca, éd. Gallimard — 15,90 €
En revisitant ses vacances sur une île près de Naples, l’année de ses 10 ans, l’auteur nous invite à la mue de son corps et de son esprit. Son assiduité à la découverte des livres, la confrontation avec ses petits camarades différents de lui, la complicité d’une « fillette » aux idées bien arrêtées, les velléités d’exil de son père, la bienveillance de sa mère furent pour lui les fondements de son engagement d’adulte.


L’homme qu’on surnommait Bengali
Louis-René des Forêts, éd. Du Chemin de fer — 13 €
Premier texte écrit et publié une première fois en 1943, à nouveau proposé dans un très bel accompagnement plastique de Frédérique Loutz. Il met en scène un prisonnier en attente de jugement, qui s’est construit une carapace de solitude et d’acceptation. Mais l’arrivée d’un jeune compagnon de cellule révolté par son sort va briser sa ligne de défense.

 

 

 

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