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RetD 52  PENSER, CLASSER…RELIRE


Ce jour là, j’ai décidé de ranger ma bibliothèque par ordre alphabétique d’auteurs…Une semaine plus tard,  je considérai chaque soir avec consternation le peu d’avancée de l’œuvre en cours : Des piles branlantes posées à même le sol changeaient de place, de hauteur, de composition… Pourtant au début, cela  parut facile : mettre d’un côté les romans, de l’autre la poésie, de l’autre le théâtre, de l’autre la philosophie, de l’autre… Et déjà il me manquait des côtés !!! Heureusement il y avait les coins. Dans un coin les dictionnaires, dans l’autre les livres prêtés et pas encore lus, dans
le troisième les « beaux livres » sans parler des policiers…
Puis vint le temps du classement : Victor Hugo, poète, romancier ou dramaturge ? Et Albert Camus ?  Et Jean-Paul Sartre ? D’ailleurs est ce que j’ai vraiment envie de garder cette vieille édition de poche écornée de Le Diable et le bon Dieu ? Je m’assois par terre, l’ouvre et me souviens : c’était en première, on étudiait l’œuvre, je retrouve des annotations dans la marge, des traces de chocolat. Des répliques me reviennent, notre professeur nous avait emmenés voir la pièce au TNP mise en scène par Georges Wilson… Oui, je le garde.
Et celui-ci dont je ne me souviens plus mais offert par quelqu’un de cher qui est parti, et celui-là que je lirai c’est sûr, plus tard à la retraite, car l’été finissant j’avais juste achevé le deuxième tome du roman d’une vie qui en compte sept, et cet autre toujours classé parmi « les dix chefs-d’œuvre que vous devez avoir dans votre bibliothèque » Pfff, combien de fois m’est-il tombé des mains ? Mais puisque qu’il faut l’avoir, oui, je le garde !
Ceux que l’on relit encore et encore car, pour de secrètes raisons, la beauté des phrases ne finit pas de nous émouvoir et c’est toujours un recommencement.
Le temps passe, je lis par terre, se mêlent Quignard et Jim Harrisson, Niall Williams et Marguerite D.
Et puis, par épuisement et parce qu’il faut bien en finir, petit à petit les étagères se remplissent, auteurs de romans par ordre alphabétique, une étagère pour le théâtre, une autre pour la poésie, encore une pour la philosophie, et les livres au mètre de cette auteure chérie lue et relue, enfin là, en bas, les auteurs asiatiques aux noms difficiles à prononcer et plus faciles à retrouver par leur origine.
Maintenant c’est fait. Un vrai bonheur que de pouvoir retrouver celui que l’on cherche, celui qui se dérobait et que l’on croyait avoir perdu, prêté et pas rendu, car bien sûr on ne partage que les livres qu’on aime…
                                                      
 
Dominique Bellanger

 

 

À demi-mots

 

Paradis [avant liquidation]
Julien Blanc-Gras, éd. Au diable vauvert — 16 €

Prise de conscience écologique à travers un récit dramatique sur la disparition des Iles Kiribati, écrit avec humour et empathie. Ce petit archipel de l’océan pacifique, s’élève juste de 3m au dessus du niveau de la mer, il est menacé d’être englouti suite au réchauffement climatique. Julien Blanc-Gras, écrivain globe-trotter décrit avec justesse la vie quotidienne des habitants. Ces Iles pourraient être paradisiaques mais tout semble voué à l’échec. « No future », « A court terme il n’y a pas de travail. A long terme, il n’y a plus de pays ». Ils subissent les effets de la production de gaz à effets de serre des gros pays industrialisés, mais en plus, ils sont d’une inefficacité incroyable face au désastre qui les attend. Les aides financières internationales ne sont pas toujours employées à bon escient, la situation sociale est catastrophique sur le plan sanitaire, alcoolisme, pollution maritime et chômage sont importants. Plus en profondeur, Julien Blanc-Gras nous raconte ce peuple attachant et serviable qui a su garder son identité traditionnelle et sa langue malgré la colonisation et qui se prépare doucement à l’exil, son président Anote Tong ayant annoncé l’achat de 2 400 hectares de terre aux Fidji voisines.
Ch. G.

Oiseau de malheur
Johanna Sinisalo, éd. Actes Sud — 23,40 €

Le texte de J. Sinisalo s’articule autour d’une alternance des voix : chaque personnage racontant la même situation à sa façon. Heidi, jeune cadre laisse son job pour marquer sa rupture avec son père. Elle rencontre Jirki, barman et randonneur invétéré. Ils ont une aventure amoureuse. Elle décide de le suivre sac au dos pour une randonnée de plusieurs semaines. Heidi, pleine de bonne volonté, éprise de son compagnon, vient à bout des premières difficultés sans mal, prête à poursuivre l’aventure jusqu’en Tasmanie. Là, la situation vire presque au cauchemar : la chaleur, la sueur, la boue, l’eau dans les chaussures, la faim, la fatigue. De plus,  Jirki pousse trop loin son sens de la protection de l’environnement et du rationnement. Leurs sentiments se transforment allant du doute à la haine, leurs échanges deviennent plus agressifs alors qu’une troisième voix malsaine s’insinue entre les deux. Est-ce celle du frère d’Heidi, junky marginal ou celle de l’oiseau Kéa ? J.S. parvient à maintenir un suspense jusqu’à la fin de cette randonnée où dame nature n’est pas aussi bonne qu’on le pense !
M.-F. N.

Eva dort
Francisca Melandri, éd. Gallimard, — 24 €

Eva, fille de Gerda vit dans le Tyrol du Sud « le Haut Adige ». Suite à l’appel de Vito lui disant qu’il va mourir, elle décide d’aller rejoindre en Calabre le seul homme qui ait partagé sa vie et celle de sa mère.  D’un chapitre à l’autre en même temps que défilent les 1397 km qu’elle parcourt en train jusqu’en Calabre se déroulent les tranches de l’histoire du Haut Tyrol de 1919 à 1992. Ainsi s’entrecroisent l’histoire d’une région tiraillée entre la culture allemande et Italienne et écartelée et obligée d’adhérer au nazisme et au mussolinisme et l’histoire d’une femme libre, Gerda. Née en mileu paysan montagnard elle est envoyée dans la vallée pour vivre du tourisme. Devenue fille-mère elle est bannie de sa famille et doit survivre avec Eva. Elle choisira de la confier à la famille de son frère et de la retrouver régulièrement. Privée de père, elle rencontrera à travers Vito une relation paternelle, jusqu’à ce qu’il disparaisse de sa vie suite à l’interdiction qui lui est faite en tant que policier d’épouser la soeur d’un résistant du Tyrol.
Ce livre, tel un tissage, emmène le lecteur jusqu’au bout de cette reconstruction intérieure d’Eva et donne les clés pour comprendre comment elle peut s’emparer de sa liberté en refaisant le chemin de sa mère. Ce lent retour vers le père qu’elle n’a pu avoir va la guérir et lui faire accepter à son tour l’amour dans sa vie.                        

J. B.

L’inauguration des ruines
Jean-Noël Blanc, éd.Joëlle Losfeld — 23 €

Folle histoire d’une fausse dynastie d’industriels-hommes d’affaires, dans laquelle les femmes occupent une place guère plus que décorative. Les Le Briet fabriquent une famille éclatée, inventée, portée par quatre hommes à la personnalité dominatrice dans des registres très différents. Mais chacun aura un objectif identique : marquer la ville de leur passage et quel qu’en soit le résultat.
Le nom de cette ville est à lui seul tout un programme : Neaulieu (NON lieu?). De la fin du 19e siècle au milieu du 20e, quatre générations façonnent la ville à travers des obsessions très personnelles. Les luttes sociales sont présentes, les rêves d’architecture et de grandeur aussi, non moins que l’égocentrisme et la mégalomanie.
Le récit est déroutant, envoûtant, mêlant première et troisième personne, (faux) articles de journaux, éléments biographiques, poésie, monologues et éructations. On y trouve pêle-mêle l’Histoire, l’économie, l’urbanisme, l’art, la chanson, la politique.
On s’y perd avec délice !
B. A.

Cherchez la femme
Alice Ferney, éd. Actes Sud — 23,50 €

En sept parties du roman et à travers quelques mariages, Alice Ferney nous raconte l’histoire du couple. C’est d’abord Nina et Wladimir. Ils se marient sur un malentendu et n’auront de cesse de ressasser leurs espoirs déçus en se rendant l’un l’autre responsable de leur échec amoureux, mais l’histoire de leurs parents s’inscrit elle aussi dans une illusion. Puis c’est Serge, fils adulé du couple, porteur des rêves maternels qui épouse Marianne, elle-même prise dans une histoire familiale complexe. Les personnages se réfugient  dans le travail, l’alcool, la dérision afin de supporter leur silencieuse et douloureuse solitude, n’en pouvant plus de paraître…
Nos engagements amoureux sont-ils libres ? Quelles forces inconscientes sont à l’œuvre lors de la rencontre de deux êtres ? Comment l’origine sociale, le passé, les rêves de la génération précédente pèsent-ils dans la corbeille de mariage ? L’auteure en tricotant l’histoire de ces unions, de la rencontre amoureuse à l’indifférence, de la passion à la folie ou la haine nous livre, par petites touches, une vision plutôt pessimiste du couple ; mais ses personnages romanesques nous touchent par leurs illusions, leur maladresse, leurs petites et grandes compromissions.
L’écriture d’Alice Ferney d’un style très maîtrisé donne à ce roman foisonnant une précision d’horloge.
D. B.

En souvenir d’André
Martin Winckler, éd. P.O.L — 16 €

Un livre bouleversant et magnifique d’une profonde humanité, un sujet grave et brûlant : comment mourir dignement ? Martin Winckler s’engage dans cette tâche comme dans ses autres romans, avec une manière différente d’aborder  la médecine et les malades.
C’est l’histoire d’un médecin qui travaille aux soins palliatifs. Un jour, André, un ancien collègue à lui, l’appelle. Il est gravement malade et veut pouvoir partir sereinement entouré des siens. Il lui raconte ce qu’il n’a jamais dit à personne et lui laisse les cahiers avec toutes les histoires des patients qu’il a soulagé et accompagné parfois jusqu’au dernier soupir.
A partir de là d’autres personnes feront appel à lui avec un mot de passe « en souvenir d’André », il devient accompagnateur. Lui-même, un jour malade  aura besoin d’avoir une écoute pour sa propre fin, là où le roman s’achève : sur la transmission.
Un beau roman d’amour de la vie et d’espoir, ce qui pourrait paraître contradictoire par rapport au sujet, mais à la lecture de ces pages les mots qui restent sont empathie, écoute, respect… et les histoires de chacun continuent de couler encore et questionnent sur le problème de la fin de vie.
M.-N. C.

La marche de Mina
Yoko Ogawa, éd. Babel — 8,70 €

Tomoko a 12 ans. Sa mère, partant suivre une formation à Tokyo, l’envoie chez sa tante pour un an. C’est dans un monde étrange et étranger qu’arrive l’adolescente : la maison est une grande et riche demeure occidentale, son oncle dirige une prospère entreprise d’eau minérale ; il y a un hippopotame nain dans un jardin qui fût un zoo, la mère de l’oncle est allemande et le fils est parti étudier en Suisse. Sa cousine Mina est sujette à de violentes crises d’asthme. Elle collectionne les boîtes d’allumettes sur lesquelles elle écrit de minuscules histoires et va à l’école juchée sur le dos de l’hippopotame.
Tomoko va vivre une année d’initiation à un autre mode de vie, rencontrer les livres et la lecture, accompagner Mina dans sa curiosité, apprendre de chacun et grandir ainsi différemment.
C’est une lecture rafraîchissante, une histoire dans laquelle les difficultés de la vie sont dites sans dramatisation, une merveilleuse mémoire d’enfance.
B. A.

Nébuleuses
Andréas Becker, éd. La Différence — 15 €

Voici un livre dont le titre ne ment pas, car elle est bien « nébuleuse » l’histoire que feint de nous raconter ce texte hors norme et brûlant. En émerge la voix d’une femme, contrainte de délivrer - pour s’en délivrer ? – le procès-verbal d’une histoire familiale plus qu’oppressante, où l’émotion quelle qu’elle soit se trouve destituée au profit du corporel. Humeurs, glaires, vomi, sperme, sueur, sang. La vie s’écoule par tous les pores, comme l’écriture de l’auteur fuse : courts alinéas, usage extrême du tiret. Armes de déstabilisation massive du lecteur qui se demande ce qu’il doit croire de cette histoire de père-mère-fils-copain-amour (sans parler de cette « I!nstI!tutI!on » mystérieuse qui scande le récit), à cette dislocation d’un « j’e ». Et si c’était lui, le lecteur qui se trouvait pulvérisé dans cette folie répétitive. Lui et ses rêves d’âme. Lui et ses attentes rationelles, toujours prêt à le vrai du faux. Reste une expérience de lecture unique, fascinante, au cœur d’un labyrinthe qui se construit et se déconstruit sous nos yeux, une leçon de littérature.
D. M.

Pietra Viva
Léonor de Récondo, éd. Sabine Wespieser — 20 €

Michel Ange est au sommet de sa gloire, il vient de réaliser la Piéta. Il part à Carrare pour commander les blocs de marbre pour la construction du tombeau du Pape Jules II !
Troublé par la mort d’Andréa, un moine qu’il aimait beaucoup, il se noie dans la recherche des blocs. Il est tempétueux, mais les tailleurs reconnaissent en lui le génie et le laissent se mettre à la tâche avec eux. Il rencontre des gens simples, passionnés par leur métier. La joie de découvrir un bloc parfait qui se détache de la montagne, le recueillement, le remerciement qui suivent. Scène magnifique et pleine d’émotion.
Il lit les passages soulignés de la bible que lui a laissée Andréa, la spiritualité va lui permettre de se reconnecter à la grande faille de sa vie : la perte de sa mère. Il y a aussi Michele, un enfant de 7 ans et Cavalino, l’amoureux des chevaux, qui  vont peu à peu ouvrir le cœur de Michel Ange.
Les douleurs, les souvenirs s’apaisent pour faire naitre quelque chose de plus humain, de plus perceptible, comme lorsqu’apparait l’œuvre sous la pierre et qu’elle se met à vivre.
Léonor de Recondo laisse la plume glisser sur le papier comme des notes de musique, un roman doux et limpide.               M.-N. C.

La belle amour humaine
Lyonel Trouillot, éd. Actes Sud (coll Babel) — 6,70 €

À bord de sa voiture, Thomas parle, parle. Il s’adresse à Anaïse, qui vient de débarquer à Haïti en avion depuis sa grande capitale occidentale, silencieuse et propre. Thomas présente son pays, radicalement différent. Thomas est guide, mais Anaïse n’est pas une touriste habituelle. Thomas la conduit à travers l’île jusqu’au petit village de pêcheurs d’Anse-à-Fôleur, où lui est né, et où le père d’Anaïse a passé ses étés d’adolescent.
À Anse-à-Fôleur, il suffit d’être pour exister au sein de la communauté de pêcheurs. Ceux qui consomment autrui sont ignorés... à moins que leur arrogance atteigne à l’intégrité du bonheur simple des villageois et qu’ils soient alors effacés du paysage ? Une nuit, bien que personne n’ait ni vu ni entendu quoique ce soit, les maisons identiques des inséparables hommes d’affaires Robert Montès et colonel Pierre André Pierre, brûlent, ainsi que leurs deux occupants. Et le père d’Anaïse, rendu orphelin de père, quitte le village, un seul sac sur le dos.
En de longs monologues, portés par une écriture compacte, mêlant poésie et engagement politique, à la puissance évocatrice quasi-chamanique, Lyonel Trouillot exalte le respect d’autrui. Une seule question compte : « Quel usage faire de sa présence au monde ? »
E. B.-M.

 

 

 

 

Autres plaisirs

 

Au bonheur des voiles
Stéphane Chaumet, éd. Seuil — 19 €
Chroniques syriennes (2004-2005),
contraste saisissant d’une Syrie hospitalière et en équilibre instable  avec la violence et le chaos actuels. Rencontres amoureuses avec des jeunes femmes arabes, échanges entre amis pour évoquer le poids des traditions, le patchwork des religions, l’état policier et l’envie de liberté pour certains.
 

 

Twisted Tree
Kent Meyers, éd. Gallmeister — 23,80 €
Une jeune femme anorexique a été assassinée à Twisted Tree. De multiples voix de personnages solitaires, prisonniers des grands espaces désertiques, parlent d’eux, de leur être intime, de leurs tourments. Leur seul point commun : avoir connu ou croisé la morte. Le roman donne à voir une Amérique des campagnes, proche de celle de Rick Bass ou Annie Proulx.
 

 

Sauf les fleurs
Nicolas Clement, éd. Buchet Chastel — 9 €
Un premier roman, une plume poétique
pour un sujet qui l’est moins. Marthe en
est la narratrice, elle a 12 ans et vit dans une ferme avec son frère et ses parents. Le père est violent, les deux enfants dont la peur est immense se réfugient dans la chaleur des animaux. Livre bouleversant mais sans pathos.

Noces de neige
Gaëlle Josse - éditions Autrement — 14 €
De Paris à Saint Petersbourg pour Anna Alexandrovna en 1881 et de Moscou à Paris en 2012 pour Irina : dans le train se jouent en huis clos des événements qui vont leur faire revoir l’orientation de leur vie.
Une alternance rondement menée de chapitre en chapitre.

Un été avec Montaigne
Antoine Compagnon, éd. Equateurs Parallèles (en coll. avec France Inter) — 12 €
Ce livre retrace les quarante émissions d’Antoine Compagnon, données en 2012
sur France Inter. En 40 chapitres, l’auteur nous balade dans l’œuvre de Montaigne avec des commentaires subtils et percutants. Un Montaigne précurseur, militant, humaniste… Bref, ce petit livre donne envie de découvrir ou de re-découvrir Les Essais.

 

Les Évaporés
Thomas B. Reverdy, éd. Flammarion — 19 €
Richard B., détective privé marginal et poète, quitte San Francisco pour le Japon avec son ex-petite amie Yukiko. Il a promis de retrouver le père de celle-ci, Kaze, brusquement évaporé. Autour de cette disparition, le roman révèle - non sans tendresse et humour-, un envers du décor terrifiant : mafia, violence, misère des exclus,
désastre nucléaire...

 

 

 

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